Mediapart : Hausse des franchises, recul de l’assurance-maladie : une saignée pour les malades
Le gouvernement passe en force, par décrets, des mesures conséquentes d’économies sur la santé : une hausse du plafond des franchises et un recul des remboursements. C’est la stupeur chez les socialistes et les écologistes, qui avaient permis l’adoption du budget de la Sécurité sociale en 2025.
Caroline Coq-Chodorge et Pauline Graulle
24 juillet 2026
Ces mesures échappent au débat parlementaire de l’automne, car elles vont passer par décrets, « dès 2026 » pour les franchises, a indiqué Stéphanie Rist jeudi. Les différents décrets d’application sont déjà sur le bureau du Conseil d’État et, pour simple avis, sur le bureau du conseil de la Caisse nationale de l’assurance-maladie (Cnam).
Les masses budgétaires en jeu sont colossales. La baisse des remboursements par l’assurance-maladie, qui seront largement transférées aux complémentaires, est évaluée par la Mutualité française « entre 1,5 et 1,7 milliard d’euros ». « Une dépense de santé transférée ne disparaît pas : elle continue d’être financée par les Français, directement ou au travers d’une augmentation de la cotisation de leur complémentaire santé », rappelle la fédération qui regroupe les mutuelles françaises.
Une petite musique lancée par Lecornu
Au sujet de la hausse du plafond des franchises, la ministre de la santé a tenté de diluer l’effort financier, en expliquant qu’il était de « 18 euros par an » pour les assuré·es sociales et sociaux. Et « 18 millions de Français ne sont pas concernés », a-t-elle complété : les mineur·es, les femmes enceintes et « les plus modestes », à savoir les bénéficiaires de la complémentaire santé solidaire (C2S).
Seulement, le plafond de revenus qui donne droit à cette couverture publique est très bas, en dessous du seuil de pauvreté : il ne faut pas gagner plus de 14 069 euros brut par an et par personne ou 29 544 euros brut par an pour une famille de quatre personnes.
Sur chaque remboursement par l’assurance-maladie sont soustraites diverses franchises : 1 euro par boîte de médicaments ; 1 euro par acte paramédical ; 4 euros par transport sanitaire ; 2 euros par consultation médicale, par examen radiologique et pour des analyses de biologie médicale. Ces franchises sont plafonnées : aujourd’hui, un·e patient·e ne peut pas payer plus de 100 euros par an. Ce seuil va donc passer de 100 à 200 euros.
Pour éviter de l’atteindre, la ministre incite chacun·e à « regarder dans son placard s’il reste des médicaments », car « nous avons trop de boîtes de médicaments qui ne sont pas utilisés ».
Cette petite musique a été lancée par le premier ministre, Sébastien Lecornu, mercredi 22 juillet dans Paris Match : « Nous devons être plus rigoureux avec la surconsommation de soins et demander un effort à ceux qui achètent plus de cinquante boîtes de médicaments par an ou vont plus de vingt-cinq fois chez le médecin par an, tout en protégeant les plus fragiles socialement. »
Le message est limpide : l’effort est donc demandé à ceux qui « surconsomment », selon Sébastien Lecornu. Ce sont les plus malades, ceux en affection longue durée (ALD) : les malades du cancer, les diabétiques, les victimes d’AVC, les personnes atteintes d’une maladie psychiatrique de longue durée, d’une maladie neurodégénérative, les insuffisant·es cardiaques, respiratoires, rénaux, etc.
Ils et elles voient régulièrement leur médecin traitant et des médecins spécialistes. Ils et elles font aussi beaucoup d’examens biologiques et radiologiques et utilisent les transports sanitaires quand ils sont trop dépendant·es pour se déplacer par elles et eux-mêmes. Et plus ils et elles sont âgé·es, plus ils et elles développent de maladies, plus leurs ordonnances sont fournies.
« Les patients ne peuvent plus être l’éternelle et unique variable d’ajustement des comptes de l’assurance-maladie », a dénoncé France assos santé, l’union des associations de patient·es. Elle dénonce encore « des mesures pénalisantes et alerte sur le risque de renoncement aux soins accru dans la population ».
Ces malades, en particulier les plus âgé·es, sont déjà celles et ceux qui paient le plus de leur poche pour leur santé, notamment en dépassements d’honoraires, peu ou pas remboursés par les complémentaires santé. Or, ceux-ci explosent.
Un rapport du Haut Conseil pour l’avenir de l’assurance-maladie leur a consacré un rapport en juin 2026 : 60 % des médecins, hors médecins généralistes, pratiquent des dépassements d’honoraires. Ils pèsent pour 4,7 milliards d’euros en 2025, en hausse de + 5,3 % par rapport à 2019.
Dans le même temps, les cotisations des complémentaires santé ont, elles aussi, beaucoup augmenté : l’association de consommateurs et consommatrices Que Choisir chiffre la hausse à +25 % en trois ans. Le recul annoncé de l’assurance-maladie va encore accélérer cette inflation.
Pilule amère pour les socialistes et les écologistes
Si l’annonce suscite une levée de boucliers du secteur sanitaire, elle a aussi déclenché une grosse colère de la gauche. À La France insoumise (LFI) d’abord, où Manuel Bompard n’a pas attendu pour partager son indignation : « Taxer les malades chroniques et les personnes en situation de handicap pour remplir les caisses, ça vous paraît fou ? C’est pourtant ce que va faire le gouvernement discrètement en plein été », a-t-il commenté jeudi 23 juillet sur X.
Interrogé par Mediapart, son camarade vice-président de la commission des affaires sociales, Hadrien Clouet, vilipende quant à lui une « décision prise à la va-vite dans un bureau entre Stéphanie Rist et des lobbys et qui va conduire soit au report, soit au renoncement des soins, donc à une dégradation générale de la santé des gens ».
La stupeur est plus vive encore chez les socialistes et les écologistes qui avaient fait de la non-augmentation des franchises médicales l’une des principales mesures justifiant leur accord de non-censure du gouvernement en 2025.
« Par la négociation, la recherche du compromis, […] nous assumons d’avoir nettoyé le musée des horreurs [du PLFSS], […] d’avoir fait reculer la politique d’Emmanuel Macron », se félicitait ainsi le 9 décembre 2025 le président du groupe socialiste, Boris Vallaud, quelques minutes avant que ses député·es votent en faveur du projet de loi de financement de la Sécurité sociale.
Inédite pour un groupe d’opposition, cette décision avait eu pour conséquence la rupture définitive de l’alliance entre le PS et LFI et avait créé d’importants remous au sein du parti d’Olivier Faure.
Sept mois plus tard, c’est donc peu dire que la pilule est amère. « On a découvert ça en écoutant RMC. Ces derniers jours, rien n’était parvenu à nos oreilles, ni du gouvernement ni des caisses d’assurance-maladie », raconte l’ancienne cheffe de file socialiste sur le PLFSS, Sandrine Runel, qui ne cache pas sa stupeur.
Fustigeant la mesure sur le fond, « car elle pénalisera les malades », la députée lyonnaise dénonce aussi la méthode : « Le premier ministre et la ministre de la santé ont rompu leur engagement et trahi non seulement les socialistes mais surtout les Français », lâche-t-elle, ajoutant que « faire cela alors que l’Assemblée vient de fermer ses portes, c’est vraiment mesquin ».
La présidente du groupe écologiste à l’Assemblée, Cyrielle Chatelain, qui s’était abstenue sur le PLFSS en 2025, pour le laisser passer, ne décolère pas. « Lecornu est revenu sur sa parole, ce qui est inacceptable. Il a menti non seulement aux parlementaires, mais aussi aux Français », s’étrangle l’élue de l’Isère. Et de pointer que si l’annonce ne constitue pas « la première entorse » au deal passé à l’hiver 2025, « celle-là est énorme et entaille profondément la crédibilité de la parole gouvernementale ».
Au sein d’un Parti socialiste qui avait fait l’objet de toutes les attentions gouvernementales après la dissolution de 2024, on regarde désormais avec inquiétude et consternation la « fuite en avant » de Sébastien Lecornu, un premier ministre dont la boussole politique semble aujourd’hui rivée sur les desiderata du parti Les Républicains.
De la loi instaurant la présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre à la réintroduction de l’acétamipride dans la loi d’urgence agricole, en passant par le vote de la loi Ripost ou la nomination de François-Noël Buffet comme défenseur des droits, ces dernières semaines, Matignon n’a ainsi cessé de donner des gages aux élu·es siégeant à la droite et à l’extrême droite de l’hémicycle.
Alors que les socialistes n’excluent pas de voter la motion de censure sur le budget à la rentrée, le suspense est quasiment inexistant du côté des écologistes, où Cyrielle Chatelain estime que « l’erreur serait de refaire la même chose que l’an dernier ». Manière de dire que, cette fois, elle ne s’y laissera plus prendre.
Caroline Coq-Chodorge et Pauline Graulle