Mediapart : Canicule : en Île-de-France, les hôpitaux sont saturés
Au sixième jour de l’épisode de chaleur, les organismes les plus fragiles décompensent. Les pompiers sont submergés par les appels et les hôpitaux sont saturés. La situation à l’intérieur des établissements inquiète aussi, car la moitié ne sont pas climatisés.
Caroline Coq-Chodorge et Estelle Levresse
26 juin 2026
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C’estC’est au sixième jour de la canicule que tombent les alertes sanitaires. Elles viennent surtout d’Île-de-France. Jeudi 25 juin, le préfet de police de Paris, Patrice Faure, a annoncé « la saturation de la capacité d’absorption par le dispositif hospitalier. Il n’est pas dépassé, il est saturé ». Cela signifie que les lits manquent pour hospitaliser les patient·es en état grave qui arrivent aux urgences. Les pompiers de Paris sont submergé·es par les appels : « Le nombre d’interventions a été multiplié par deux », a également indiqué le préfet.
Pour protéger l’hôpital et le système de secours, celui-ci annonce l’interdiction de consommer de l’alcool sur la voie publique et de vendre de l’alcool à partir de vendredi à 18 heures. L’annulation de la marche des fiertés et du festival Solidays, ce week-end, est « envisageable et envisagée », a-t-il aussi indiqué.
Selon des informations obtenues par Mediapart, les urgences de l’hôpital Lariboisière et de l’Hôpital européen Georges-Pompidou étaient saturées, c’est-à-dire dans l’incapacité de faire hospitaliser les malades, et donc d’en accueillir de nouveaux. Dans les Yvelines, « les appels au 15 ont été multipliés par deux, et la fréquentation des urgences a augmenté de 80 % », estime l’urgentiste de l’hôpital de Versailles Wilfrid Sammut, syndicaliste pour l’Association des médecins urgentistes de France (Amuf).
Le premier ministre, Sébastien Lecornu, a déclenché le niveau 3 du plan Orsan, qui prévoit « de renforcer les effectifs hospitaliers », « la coordination entre les hôpitaux, la médecine de ville, les cliniques et le secteur médico-social » et « d’adapter les activités hospitalières afin de garantir la prise en charge des conséquences de la canicule, avec des déprogrammations ciblées d’interventions non urgentes lorsque cela est nécessaire ».
Jusqu’à ce jeudi, la situation semblait maîtrisée, avec une hausse de fréquentation des urgences limitée, de 10 à 20 %. La dégradation de l’état de santé d’une population en surchauffe est brutale, car « il y a un effet retard avec la chaleur, les personnes fragiles décompensent au bout de quatre à cinq jours », explique le docteur Sammut. « Et le vrai pic des hospitalisations n’aura lieu que dans quelques jours », prévient l’ancien urgentiste Christophe Prudhomme, aujourd’hui conseiller régional d’Île-de-France
Entre lundi matin et mercredi minuit dans les Yvelines, le nombre de malaises est passé de 15 par jour à 70, les décompensations de maladies chroniques de 13 par jour à 83, les coups de chaleur (quand la température du corps dépasse les 40 °C, ce qui entraîne des défaillances d’organes) de 11 par jour à 73. Et les hospitalisations de personnes de plus de 75 ans ont triplé.
Une vague de pollution à l’ozone
Au-delà des effets directs de la canicule sur l’organisme, la dégradation de la qualité de l’air constitue une autre source d’inquiétude. « Depuis le 16 juin, nous observons des niveaux d’ozone importants », indique Pierre Pernot, ingénieur à Airparif. Or, ce gaz est un irritant respiratoire particulièrement puissant. Il pénètre profondément dans l’arbre bronchique jusqu’aux alvéoles pulmonaires et peut provoquer toux, gêne respiratoire ou aggravation de pathologies respiratoires préexistantes. Ces effets peuvent être renforcés par la présence actuelle d’importantes quantités de pollen dans l’air.
Mercredi, des concentrations d’ozone de 200 microgrammes par mètre cube ont été mesurées en Île-de-France, dépassant le seuil d’alerte fixé à 180 microgrammes. Des mesures de lutte contre la pollution, notamment la circulation différenciée à Paris et dans la petite couronne, ont été mises en place par la préfecture depuis le 19 juin.
L’ozone est un polluant dit « secondaire » : il n’est pas directement émis dans l’atmosphère mais se forme à la suite de réactions chimiques entre plusieurs polluants précurseurs. Parmi ceux-ci figurent les oxydes d’azote issus des transports et de l’industrie, ainsi que les composés organiques volatils provenant notamment des solvants, des hydrocarbures et ceux émis par les plantes. « Sous l’effet du rayonnement solaire, ce joyeux cocktail va entrer en réaction et produire de l’ozone de basse altitude, résume Dominique Robin, référent national ozone chez Atmo France. Ce type de pollution est particulièrement fréquent lors des épisodes caniculaires. »
Sans les politiques publiques mises en œuvre pour réduire les émissions d’oxydes d’azote et de composés organiques volatils, la situation serait aujourd’hui bien plus préoccupante, soulignent les deux experts. Lors de la canicule de 2003, les concentrations d’ozone avaient atteint 280 microgrammes par mètre cube, selon Airparif. « Il faut donc absolument poursuivre les efforts pour améliorer la qualité de l’air au regard des enjeux sanitaires », insiste Pierre Pernot.
Du côté de la psychiatrie, le professeur Antoine Pelissolo, chef de service à l’hôpital Henri-Mondor à Créteil (Val-de-Marne), décrit des urgences « aussi saturées que d’habitude ». Mais il s’attend aussi à une hausse des décompensations « dans les semaines qui viennent ». « On a fait une étude sur l’admission dans nos services d’urgence après une vague de chaleur : trois semaines plus tard, elles étaient en hausse de 20 %. On essaie de ne pas perdre de vue les personnes isolées, mais c’est difficile. On sait aussi que le nombre de suicides augmente avec la chaleur. » Et il y a des risques spécifiques à la prise de certains médicaments psychiatriques : « Les antipsychotiques facilitent l’hyperthermie. Et avec le lithium, pris par les personnes bipolaires, il y a un risque d’intoxication associé à une déshydratation, car le taux de lithium augmente dans le sang. »
L’hôpital, un endroit sûr ?
Une autre question se pose : l’hôpital est-il encore un endroit sûr pour les malades ? « Environ la moitié des locaux d’hospitalisation de nos hôpitaux est dotée d’un système de refroidissement », indique l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), qui regroupe 38 hôpitaux installés majoritairement en Île-de-France. Dans l’autre moitié sont utilisés des ventilateurs et des climatiseurs mobiles. Et dans toutes les unités qui accueillent les personnes âgées, il y a au moins une salle réfrigérée.
« Écolo radical », c’est-à-dire « conscient de la catastrophe en cours et des conséquences de la chaleur sur la santé », Cédric Boulain a commencé à s’inquiéter pour sa mère dès l’annonce de la vague de chaleur.
Monique Boulain, 83 ans, est hospitalisée depuis six mois dans un service de l’hôpital Louis-Mourier à Colombes (Hauts-de-Seine), qui appartient à l’AP-HP. Depuis une chute, elle est en fauteuil roulant et ne peut plus revenir à domicile. Dans son service de soins de suite de réadaptation, il y a « une salle rafraîchie », raconte Cédric Boulain. « Les personnes qui le demandent y sont amenées pendant la journée. Elles sont serrées les unes contre les autres et ne peuvent y rester que quatre ou cinq heures. » Elles sont ensuite ramenées dans leur chambre.
Cédric Boulain a amené un thermomètre pour mesurer la température dans celle de sa mère : 35 °C mercredi 24 juin. L’hôpital ne lui a fourni qu’un ventilateur pour se rafraîchir. Il décrit un personnel épuisé par la chaleur et débordé par les besoins des malades en situation de canicule : « Ils veillent à l’hydratation. Mais pour ouvrir la fenêtre la nuit, il faut appeler trois ou quatre fois ; pour la fermer le jour, c’est pareil. »
Cédric Boulain s’est lancé dans une bataille avec l’administration hospitalière. À de nombreuses reprises et par de nombreux canaux (la cheffe de service, la cadre de santé, la représentante des usagers et usagères, l’Agence régionale de santé), il a demandé l’autorisation d’équiper la chambre de sa mère d’un climatiseur mobile personnel. Cela lui a été à chaque fois refusé. Il a donc alerté les médias. L’AP-HP s’explique ainsi : « Il n’est pas possible d’autoriser des équipements personnels dont nous ne pouvons pas nous assurer qu’ils respectent nos normes électriques. »
En colère et terriblement inquiet pour sa mère, il a tenté de la faire transférer dans un autre établissement : « Je les ai tous appelés, publics ou privés, ils sont tous saturés. » Pour le personnel qui travaille dans ces services non climatisés, la pénibilité au travail est intense. Aurélie Jochaud, infirmière et syndicaliste CGT à l’hôpital Saint-Antoine à Paris, raconte le travail « dans un service où il fait 35 °C ». « À l’office, où on fait chauffer les plateaux repas, [la température] peut monter à 45 °C. Des étudiants en médecine passent avec des brocs d’eau et des brumisateurs pour le personnel. Des ventilateurs sont déjà cassés. À l’extérieur, trois tuyaux d’arrosage sont utilisés comme brumisateurs. On ne se sent pas en France, pas en 2026. »
Porte-parole de la CGT pour l’ensemble de l’AP-HP, Joran Jamelot se souvient de la canicule de 2003 : « Pour progresser, on a eu vingt-trois ans et de nombreux épisodes de canicule. C’est un peu mieux sur les locaux, en partie climatisés. Mais on a beaucoup régressé sur le personnel : il y a des sous-effectifs partout, alors qu’il y a un surcroît de travail avec les patients. Pendant les vacances d’été, il n’y a pas de remplacements des congés. Qu’est ce qui va se passer s’il y a de nouveaux épisodes caniculaires ? »
L’administration hospitalière répond lentement aux besoins de son personnel : « Nos tenues sont en tissu synthétique, ils deviennent très chauds avec la chaleur, poursuit Joran Jamelot. On demande l’autorisation de porter une tenue adaptée, des bermudas, des tee-shirts en coton. Je pense qu’on l’aura l’année prochaine. »
Caroline Coq-Chodorge et Estelle Levresse