Liberation.fr : Aide à mourir : à l’Assemblée, la bataille perdue du libre choix entre euthanasie et suicide assisté
Au grand dam de la gauche, les députés ont laissé inchangées les modalités d’accès à l’aide à mourir, mardi : le suicide assisté reste la règle sauf en cas d’incapacité physique. Profitant d’un hémicycle déserté, le RN a obtenu que dans ce second cas, le geste létal ne puisse être accompli par un médecin.
ParNathalie Raulin
Publié le 24/06/2026
« Interminable. » Le mot est lâché en séance. En ce mardi 23 juin, la lassitude gagne l’hémicycle de l’Assemblée nationale. Les députés examinent pour la troisième fois la proposition de loi sur l’aide à mourir. L’impression de tourner en rond a clairsemé les bancs, en dépit de la climatisation salvatrice en cet épisode caniculaire. Depuis avril 2025, le Palais-Bourbon a consacré des centaines d’heures au sujet, promesse phare du second quinquennat d’Emmanuel Macron. Les arguments des élus qui n’en veulent pas, les raisons de ceux qui veulent aller plus loin, ont été disséqués à maintes reprises. Pour nombre de députés, les discussions tiennent désormais souvent du disque rayé. « J’ai l’impression d’avoir répondu à votre amendement déjà trois fois », soupire un des rapporteurs du texte, à la lecture d’un amendement du Rassemblement national. Impossible toutefois d’y couper.
Car les mécontents ne désarment pas : « L’heure est grave mais rien n’est perdu : l’Ecosse a rejeté l’aide à mourir en troisième lecture ! » lance à la cantonade l’élu UDR Vincent Trébuchet, confirmant aux yeux de tous l’humeur guerrière de la droite catholique et extrême. L’échec de la motion de rejet déposée par LR pour renvoyer le texte aux limbes sans discussion (139 voix contre 91) confirme d’emblée la position minoritaire des adversaires de l’aide à mourir. Encore faut-il soutenir sans faille le rapport de force tout au long des 1 800 amendements encore déposés : dans la nuit de lundi à mardi déjà, l’un d’eux, soutenu par LR, a été retoqué à seulement une voix près…
Les ministres sous pression
De quoi mettre sous haute pression la ministre au banc, d’abord Stéphanie Rist, pour la Santé, puis Camille Galliard-Minier, ministre déléguée chargée de l’Autonomie, le chef de l’Etat ayant fait savoir mi-mai sa volonté que la réforme aille au bout. Mais aussi le nouveau rapporteur général, Philippe Vigier, élu Modem qui a pris la relève du défenseur historique de l’aide à mourir, Olivier Falorni, après sa victoire municipale à La Rochelle. Pas simple. C’est que les mensonges et les peurs agitées dans les médias par la droite conservatrice polluent désormais les débats parlementaires. Parfois jusqu’à l’inacceptable. Quand un député RN prétend que « dans vingt ans, on privilégiera l’aide à mourir par souci d’économie », en reprenant une « crainte » relayée en une par le Figaro, devenu porte-voix des anti, Vigier sort de ses gonds : « Ou avez-vous vu dans le texte que l’aide à mourir venait répondre à des raisons économiques ? C’est scandaleux. On ne vous laissera pas dire cela. »
Chacun pourtant sent le danger. Un défaut de vigilance, et deux ans de travail parlementaire pourraient être anéanti. Las ! Ce qui devait arriver, arriva : mardi soir, à la reprise de la séance, dans un hémicycle déserté, le RN réussit un mauvais coup. L’amendement anti-euthanasie de Marie-France Lorho interdisant aux médecins d’aider les patients physiquement incapables de s’administrer eux-mêmes une substance létale est adopté à main levée. « Je vous le dis avec beaucoup de gravité, réagit Vigier, furax. Nous portons la voix des malades. Quelle image auront-ils de la représentation nationale ? Couper la profession médicale en deux, avec les médecins d’un côté et les infirmiers de l’autre, ce n’est pas un service que vous rendez aux soignants. Nous ne laisserons pas déchiqueter le texte ainsi. »
Vigilance à son acmé
Le rapporteur n’a pas vu le coup venir. C’est que la bataille sur les modalités d’administration avait battu son plein quelques heures plus tôt. La vigilance est alors à son acmé. L’article 2 de la proposition de loi soumise aux députés correspond certes en tout point aux copies précédemment validées par l’Assemblée nationale : l’auto-administration de la substance létale (suicide assisté) est la règle. Ce n’est qu’en cas d’incapacité physique du demandeur qu’un soignant, médecin ou infirmier, peut intervenir. Mais il y a un hic. En commission des affaires sociales début juin, les Ecologistes ont réussi à glisser à l’article 6 une disposition qui crée la confusion : en contradiction avec l’article 2, elle consacre le libre choix entre l’auto-administration de la substance létale et l’administration par un tiers. Il s’agit donc de rendre sa cohérence au texte, dans un sens ou dans un autre.
Pour la droite, le point est crucial : la Société française d’accompagnement et de soins palliatifs, dont elle a endossé le combat, milite activement pour que le monde du soin ne prenne aucune part à la « rupture anthropologique » en préparation. Pour la gauche, il l’est tout autant : les associations de patients, à commencer par France Assos santé dont elle se fait le porte-voix, réclament que le libre choix des modalités soit laissé aux malades.
Pure provocation
Le combat s’engage par le truchement des amendements. Ceux déposés par LR, et l’UDR, le parti d’Eric Ciotti allié du RN, visant à restreindre les modalités de l’aide à mourir à l’auto-administration sont vite rejetés. « Ce serait créer une rupture d’égalité entre les malades », cingle le rapporteur soutenu par la représentante du gouvernement. Plus délicat est de rembarrer la gauche, galvanisée par son succès en commission.
D’autant que tous, du PS à LFI en passant par les communistes, se rangent derrière l’amendement de l’écologiste Sandrine Rousseau. Laquelle défend sa position bec et ongles. D’abord au nom de « l’humanité » : il s’agit d’éviter à la personne « le stress de mal faire le geste », d’« assurer la sérénité des dernières secondes », insiste la députée. Mais pour Sandrine Rousseau, il s’agit aussi de protéger les soignants : « En cas de problème, il faut autoriser les médecins à prendre le relais. Sinon, ils pourraient être contraints d’accomplir des gestes illégaux. »
Conscient de jouer gros, Philippe Vigier ne se laisse pas embarquer. « L’équilibre que nous avons trouvé, c’est que l’auto-administration est la règle sauf en cas d’incapacité physique, insiste le rapporteur général. Il faut respecter la philosophie initiale du texte, fondée sur l’autonomie de la personne. » D’ailleurs, précise-t-il, « on mettra l’article 6 en concordance avec ce qui sera voté à l’article 2 ». En clair, la gauche n’aura pas l’opportunité d’y revenir.
La ministre au banc se fait plus directe encore : « Adopter cet amendement Rousseau, c’est déséquilibrer le texte et donc prendre le risque qu’il ne soit pas voté, alerte Camille Galliard-Minier. Il faut l’avoir bien à l’esprit. » Au RN, on s’amuse : « Au contraire de ces deux écoles de députés favorables au suicide, on ne veut pas cautionner ce texte, fanfaronne le député Christophe Benz. On pensait s’abstenir. Mais si on vote pour l’amendement, vous nous dites qu’il n’y a plus d’équilibre sur le texte et donc plus de majorité pour le voter. C’est tentant ! »
Pure provocation. Lors du scrutin, l’extrême droite mêle ses voix à d’autres pour contrer l’amendement Rousseau. Et avec lui l’espoir des malades incurables en grande souffrance de pouvoir choisir les modalités de leur mort. L’adoption de l’amendement Lorho plus tard dans la soirée consacre sa victoire sans doute éphémère. A la demande du rapporteur Modem, la disposition sera soumise à deuxième délibération juste avant le vote solennel sur l’ensemble du texte, fixé au 30 juin.