FN/RN

Le Monde.fr : Au RN, l’explosion du « dossier inflammable » : Jordan Bardella enterre la réforme des retraites de Marine Le Pen et l’âge légal de départ

il y a 5 jours, par infosecusanté

Le Monde.fr : Au RN, l’explosion du « dossier inflammable » : Jordan Bardella enterre la réforme des retraites de Marine Le Pen et l’âge légal de départ

Le président du RN, en cas de candidature à la présidentielle, s’oriente vers un système de retraite sans âge légal de départ et avec une possible part de capitalisation.

Par Clément Guillou et Corentin Lesueur

Publié le 29/05/2026

« Je ne comprends pas. Demandez aux équipes de Jordan. » Le grand oral de Jordan Bardella sur la chaîne LCI, jeudi 28 mai, n’est pas passé inaperçu chez les proches de Marine Le Pen. A plusieurs reprises durant l’émission, le président du Rassemblement national (RN) a défendu une réforme des retraites différente de celle poussée par la députée du Pas-de-Calais, et repris à son compte le discours macroniste développé en 2023 pour justifier la réforme des retraites d’Elisabeth Borne : le système des retraites « n’est pas soutenable sur le plan économique », la démographie envoie le système par répartition dans le mur.

Autant d’arguments poussés par une partie des économistes et par les milieux patronaux, mais que le RN taillait en pièces, à l’époque, pour défendre sa propre réforme des retraites, prévoyant un âge légal de départ de 60 à 62 ans en fonction de l’entrée sur le marché du travail.

Mais Jordan Bardella n’est plus « simple » président de parti, ni porte-voix de Marine Le Pen : le 7 juillet, jour de l’issue du procès de l’affaire des assistants parlementaires européens du Front national, il pourrait hériter du titre de candidat à l’élection présidentielle de 2027, si la peine d’inéligibilité de Marine Le Pen était confirmée en appel. Or, cette réforme l’agace : il ne parvient pas à l’expliquer clairement, elle l’a déjà embarrassé sur des plateaux de télévision et, surtout, dans ses rencontres avec les milieux économiques, qui le pressent de l’abandonner. Alors il avance ses pions, assumant sa propre réforme, suggérant de supprimer tout âge légal de départ à la retraite.

« Paralysie interne »
« L’âge de départ ne veut rien dire, a argumenté, jeudi, celui qui n’est, pour l’heure, pas candidat désigné à l’élection présidentielle. Pour que le système soit beaucoup plus lisible et beaucoup plus juste, il faut regarder le nombre d’années cotisées. C’est cela qui fait foi. Je pense que l’on gagnerait à simplifier les choses et à bâtir un système qui mette davantage en avant la durée de cotisation. (…) Nous sommes en train de faire des projections budgétaires, nous aurons l’occasion de présenter un nouveau système et une réforme. »

Des projections budgétaires, un nouveau système ? Renaud Labaye, puissant bras droit de Marine Le Pen, s’étonne : « Je ne sais pas qui travaille sur une autre réforme, sans âge légal de départ. Cela ressemble à la retraite à points d’Edouard Philippe que nous dénoncions, et qui fait des perdants : ceux qui ont des carrières hachées, et notamment les femmes. »

Au lendemain de l’interview de Jordan Bardella, les autres cadres du RN restaient bouche cousue, et pour cause. Comme le raconte un député influent, favorable à la suppression de l’âge légal de départ, « c’est le dossier inflammable au parti. Il y a une paralysie interne, aucune note ne circule, mais le dossier sera bientôt tranché : on saura le 7 juillet », une façon de confirmer que la réforme des retraites du RN changera en fonction du candidat.

Dans une discussion avec quelques médias, dont Le Monde, vendredi 29 mai, Jordan Bardella a également remis sur la table l’hypothèse d’une introduction d’une part de capitalisation dans le système de retraite français, que certains au parti pensaient enterrée. Le président du RN envisage que le capital soit celui d’un « futur fonds souverain », hypothèse fortement défendue par certains de ses conseillers et par son allié de l’Union des droites pour la République, Eric Ciotti, dont « l’avis et le regard vont compter » sur ce sujet, confirme Jordan Bardella.

Un système de retraite reposant uniquement sur la durée de cotisation et avec une part de capitalisation : dans ses grandes lignes, la réforme envisagée par Jordan Bardella ressemble à s’y méprendre à celle défendue par Gabriel Attal depuis novembre 2025. Au lendemain de son passage sur LCI, le président du RN a toutefois tenu à déminer le terrain, arguant que rien n’était tranché, mais que la réforme des retraites en vue de la présidentielle serait finalisée avant le 7 juillet.

Un totem
Il faut dire que la pierre catapultée par Jordan Bardella dans le jardin de Marine Le Pen est d’autant plus voyante qu’elle-même a, en personne, rappelé la ligne, une semaine plus tôt, le 22 mai, sur RMC et BFM-TV. Le projet de réforme des retraites « est le même que celui de 2022, en l’état. (…) C’est une réforme juste et économiquement pertinente et performante. »

Contrairement à ce qu’a affirmé Jordan Bardella sur LCI, Marine Le Pen ne dit à aucun moment « étudier les pistes de financement » de sa réforme. Le seul ajout envisagé à la réforme portée en 2022 puis 2024 concerne une incitation à développer le cumul emploi-retraite des seniors. « Marine l’a toujours dit : c’est un choix de société et on accepte que [sa réforme] coûte un peu d’argent au début, avant que le besoin de financement des retraités baisse avec la disparition de la génération du baby-boom et que notre politique économique produise ses effets en termes de création de richesse », argue Renaud Labaye.

Les interlocuteurs réguliers de Marine Le Pen en sont persuadés : la réforme des retraites, et la possibilité ouverte aux Français de partir à 62 ans, voire 60 ans, est un totem auquel elle ne laissera pas toucher, quand bien même Jordan Bardella serait candidat. « C’est l’un des marqueurs sur lequel elle ne voudra pas qu’il prenne une liberté totale, raison pour laquelle elle l’a bien recadré dans sa dernière émission », analyse une proche.

Jeudi matin, quelques heures avant l’interview de Jordan Bardella sur LCI, Jean-Philippe Tanguy rappelait, sur Franceinfo, le dogme de l’âge légal de départ. Le député de la Somme, garant de la ligne populiste de Marine Le Pen et concepteur du programme économique du parti, se désolait récemment auprès du Monde que le dossier de la réforme des retraites du RN revienne sur la table, notamment par le biais d’une interview au Figaro du nouveau conseiller économique de Jordan Bardella, François Durvye, début avril.

« Ça ne fonctionne pas dans la vraie vie »
« L’abandon de l’âge légal, cela fait quatre ans que l’on cherche, pour une question de simplification de notre réforme, et tous ceux qui ont travaillé dessus n’ont pas trouvé, constatait Jean-Philippe Tanguy. Cela peut fonctionner en théorie économique, vaguement en théorie politique, mais ça ne fonctionne pas dans la vraie vie des gens : ils ont tendance à vouloir partir en retraite plus tôt que de raison, avec une décote, avant de se rendre compte que la mutuelle coûte cher, vivre chez soi aussi, etc. Notre système a ses défauts mais aussi ses qualités. S’il y a ce double critère [l’âge légal de départ et le nombre de trimestres cotisés] dans tous les pays qui ressemblent au système français, il y a une raison. Même le privé [le système de retraite complémentaire Agirc-Arrco] a une double détente. »

Dans une tribune parue en décembre 2025 dans Le Monde, Gilbert Cette et Didier Blanchet, deux éminents spécialistes du système des retraites, rappelaient que substituer au critère d’âge « une condition de durée minimale aboutirait à surpénaliser les carrières courtes et heurtées. (…) On voit mal comment se passer complètement d’un critère d’âge. Celui-ci est d’ailleurs présent, d’une façon ou d’une autre, dans les systèmes de retraite de tous les autres pays avancés, qu’ils soient par répartition ou capitalisation. »

Clément Guillou et Corentin Lesueur