France Info : "Cela coûte des vies" : en République démocratique du Congo, la lutte contre Ebola pâtit des coupes budgétaires dans l’aide internationale
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Article rédigé par Valentine Pasquesoone France Télévisions
Publié le 29/05/2026
Dans le pays touché par l’épidémie actuelle, l’assistance humanitaire américaine est passée de 881 millions à 115 millions de dollars sous l’impulsion de Donald Trump.
"Nous mettons du temps à intervenir." Dans le nord-est de la République démocratique du Congo, les équipes locales d’Oxfam n’ont pu agir qu’"une semaine après l’identification de l’épidémie d’Ebola", le 15 mai, rapporte Manenji Mangundu, directeur de l’ONG en RDC. Plus de 1 000 cas suspects ont déjà été recensés, de l’épicentre d’Ituri à l’Ouganda voisin. Et avec eux, au moins 220 morts suspectes. "Si nous avions les financements nécessaires, nous aurions pu atteindre les provinces touchées en 72 heures", déplore l’humanitaire. En RDC, poursuit-il, son organisation a perdu 13 millions de dollars en 2025.
A l’heure où le pays subit un "choc catastrophique entre maladie et conflit", selon l’Organisation mondiale de la santé, les coupes massives dans l’aide internationale compliquent une réponse à l’épidémie déjà semée d’obstacles dans des régions en proie aux combats entre groupes armés. Dans l’urgence, autorités et humanitaires tentent d’enrayer la progression du virus Bundibugyo, sur fond de soutien humanitaire américain fortement réduit par l’administration Trump. En deux ans, cette aide est passée de 881 millions à 115 millions de dollars en RDC, d’après le Département d’Etat américain(Nouvelle fenêtre).
"Il ne me reste qu’une seule équipe"
Avant 2025, Oxfam comptait trois équipes de réponse aux urgences dans le pays, détaille Manenji Mangundu. "Il ne m’en reste plus qu’une. Nous sommes passés de 76 à 15 membres, c’est une baisse considérable." En cas d’épidémie, ces humanitaires peuvent amener de l’eau aux centres de traitement, distribuer des savons et aider à la désinfection, illustre le responsable.
Ils informent aussi les populations locales, pour "orienter rapidement les personnes infectées vers des centres d’isolement et de traitement". Leur travail dans l’est de la RDC a bien débuté, "mais pas à l’échelle souhaitée" du fait de ressources manquantes. Oxfam(Nouvelle fenêtre) estime à environ 11 millions d’euros le budget pour mieux répondre à l’urgence. Et à ce stade, les dons reçus atteignent 500 000 euros, d’après Manenji Mangundu.
L’insuffisance des fonds joue notamment sur le suivi des cas contacts : lundi, près de 1 400 personnes exposées au virus restaient introuvables, selon l’Agence congolaise de presse(Nouvelle fenêtre). La plupart, selon le gouvernement, "ne se sont pas présentées aux services de suivi". Le directeur d’Oxfam RDC en est convaincu : avec les bonnes ressources, "le traçage des cas contacts aurait été rapidement mis en place".
"Des malades auraient pu être identifiés plus tôt"
La surveillance de la maladie a particulièrement souffert des récentes baisses budgétaires, d’après une enquête du New York Times(Nouvelle fenêtre). Avant ces coupes, les Etats-Unis offraient un financement à des réseaux fiables de surveillance des maladies, relève le quotidien. Le démantèlement de l’Agence américaine pour le développement (USAID) – et le gel de 83% de ses programmes à l’étranger – ont mis à mal cet écosystème, y compris en RDC.
Jean Kaseya, directeur général des Centres africains de contrôle et de prévention des maladies (Africa CDC), confirme l’"impact très important" de ces pertes "sur les capacités de surveillance, de prévention et de préparation aux épidémies". "Des programmes soutenant les systèmes de surveillance communautaire, les laboratoires, les équipes de réponse rapide et les mécanismes d’alerte précoce ont été ralentis, suspendus ou réduits."
Washington finançait notamment des actions de surveillance menées par l’International Rescue Committee (IRC) dans l’est de la RDC. Depuis les suppressions de fonds, l’IRC(Nouvelle fenêtre) travaille dans deux "zones sanitaires" d’Ituri, contre cinq auparavant. "Il y a aussi eu une érosion sur plusieurs années des investissements en RDC", insiste Heather Reoch Kerr, directrice de l’IRC dans le pays. "Les activités de surveillance ont été touchées, tout comme les actions de formation" sur Ebola. "Si toute la région avait bénéficié d’investissements plus importants" dans ces domaines, "des patients touchés par Ebola auraient été identifiés plus tôt".
Heather Reoch Kerr se remémore la réponse à une précédente épidémie d’Ebola, en 2018. A l’époque, "la plupart des financements venaient du gouvernement américain", note la responsable humanitaire. Autant de fonds qui ont permis la mise en place de centres de traitement, d’actions, de prévention et de contrôle et "un travail essentiel au sein des communautés" touchées. Gagner la confiance des habitants, informer les responsables locaux sur Ebola et l’accès aux soins est fondamental, souligne-t-elle. Huit ans plus tard, "il ne faut pas s’attendre à une riposte identique".
"Le matériel de protection arrive"
En 2018, "le matériel de protection [pour les soignants] était là", dépeint Manenji Mangundu. L’humanitaire voit aujourd’hui ces équipements arriver, "mais pas au niveau qu’il faudrait". D’après The New York Times, les soignants en première ligne ont pu manquer de combinaisons imperméables ou de visières ces dernières semaines. Une protection pourtant indispensable face à une souche virale souvent létale, contre laquelle aucun vaccin ou traitement n’existe. Megan Fotheringham, ancienne directrice des maladies infectieuses à USAID, assure au quotidien que l’organisation aurait acheminé ces équipements en quelques heures.
Un soignant prend la température d’un patient suspecté d’être touché par Ebola, le 26 mai 2026, dans la province d’Ituri, en République démocratique du Congo. (GLODY MURHABAZI / AFP)
Un soignant prend la température d’un patient suspecté d’être touché par Ebola, le 26 mai 2026, dans la province d’Ituri, en République démocratique du Congo. (GLODY MURHABAZI / AFP)
Jean Kaseya confirme ces signalements de "retards d’approvisionnement en équipements de protection" mais aussi "en réactifs de laboratoire et en matériel médical". "Le matériel de protection arrive", assure Marie-Roseline Belizaire. Cette spécialiste, actuellement dans la province d’Ituri, est responsable de la réponse apportée par l’Organisation mondiale de la santé à cette nouvelle épidémie. Sept tonnes de matériel, précise-t-elle, étaient prépositionnées à Kinshasa (RDC). "Ces équipements ont été immédiatement déployés sur le terrain" mais "nous sommes encore dans la phase de distribution".
A ce stade, Marie-Roseline Belizaire estime que "beaucoup d’incertitudes" entourent encore l’épidémie, "notamment le fait de savoir si le manque de financements a pu jouer un rôle". Le retrait annoncé des Etats-Unis de l’OMS – son premier financeur – prive néanmoins l’institution "d’une voie très importante d’investissements directs". "L’OMS réorganise ses priorités. Nous avons réduit de 25% nos effectifs", constate la spécialiste.
"Personne n’a pris le relais"
La coordination menée par l’agence onusienne se poursuit et "nous menons des efforts très importants pour répondre aux besoins liés aux épidémies", assure Marie-Roseline Belizaire. Le départ américain "compromet" toutefois cette mission de coordination, estime auprès de NPR(Nouvelle fenêtre) l’expert en maladies infectieuses Dennis Carroll. Ancien directeur de programme à USAID, il a lui aussi fait face à Ebola. Son constat est sans équivoque : "Personne n’a pris le relais suite au retrait des Etats-Unis de l’OMS et la suppression de programmes d’aide étrangère comme USAID."
D’autres compétences ont été perdues dans les coupes budgétaires. Dennis Carroll évoque celles des Centres américains pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC), affaiblis par l’administration Trump. Selon The New York Times, pas moins de 700 postes et collaborations liés aux maladies émergentes y ont été supprimés. "Nous sommes totalement en sous-effectifs", a confié un membre des CDC travaillant sur Ebola à CNN(Nouvelle fenêtre).
A Washington, le Département d’Etat nie tout lien entre le démantèlement d’USAID et des capacités réduites face à Ebola. Dans un communiqué, la diplomatie américaine a annoncé jeudi avoir "mobilisé plus de 112 millions de dollars dans le cadre de l’aide étrangère bilatérale" et son chef, Marco Rubio, assure travailler "d’arrache-pied pour contenir cette crise". "Ce qui m’inquiète, c’est que ce virus circule depuis longtemps, prévient Heather Reoch Kerr. Et il se propage à grande vitesse."