Le Monde.fr : Hantavirus et Ebola, un double avertissement pour le système sanitaire mondial
Delphine Roucaute
Publié le 23/05/2026
Face aux deux foyers viraux, l’Organisation mondiale de la santé a joué et joue correctement son rôle. Les mesures erratiques des Etats-Unis, qui ont quitté l’OMS en 2025, et la baisse drastique de l’aide internationale représentent toutefois deux grands écueils si le monde doit affronter une nouvelle pandémie.Publié le 23/0
La crise sanitaire déclenchée par la découverte d’un foyer de hantavirus à bord du Hondius a fait frissonner le monde entier : s’agirait-il de la nouvelle pandémie tant prédite depuis quelques années ? Avec un bilan pour le moment limité à trois morts et huit cas, cette menace semble désormais écartée. Mais elle laisse un goût de catastrophe frôlée de près. Certes, plusieurs épidémies de grandes ampleurs ont eu lieu ces dernières années, comme celle de mpox en 2022-2023. Mais le hantavirus constitue la première crise sanitaire totalement internationalisée depuis la pandémie de Covid-19.
Un bateau de croisière naviguant dans les eaux internationales, transportant des passagers de 19 nationalités, devenus autant de cas contacts à prendre en charge de manière différenciée selon leur pays d’origine. Au-delà de la réactivation de multiples imaginaires allant du Covid-19 à la peste noire arrivant par bateau, cet épisode a été la parfaite illustration, à petite échelle, de ce que devrait être, désormais, la gestion d’une menace sanitaire mondiale. Une sorte de répétition générale avant la prochaine pandémie.
Chacun a joué sa partition. Dès le débarquement de plusieurs cas suspects de maladies respiratoires graves sur les territoires britanniques de Sainte-Hélène et Tristan da Cunha, le Royaume-Uni a déclenché les mécanismes du Règlement sanitaire international, un cadre juridiquement contraignant qui oblige les pays du monde entier à prévenir les menaces transfrontalières pour la santé publique. Un test grandeur nature de sa réforme adoptée en 2024 et entrée en vigueur en septembre 2025, renforçant les obligations des Etats.
L’Organisation mondiale de la santé (OMS), pourtant mise à mal depuis le départ tonitruant des Etats-Unis et de l’Argentine en 2025, a aussitôt assumé son rôle de grande coordinatrice, alertant, enquêtant et organisant l’exfiltration des passagers dans ce qu’elle qualifie de « l’une des interventions multinationales les plus complexes de ces dernières années ». Le docteur Tedros Adhanom Ghebreyesus, qui entame sa dixième et dernière année à la tête de l’organisation genevoise, tant critiqué pour son manque de réactivité aux débuts du Covid-19, était omniprésent, passé maître dans la communication de crise. Jusqu’à se rendre lui-même à Tenerife, dans les Canaries, pour orchestrer le ballet des avions venus récupérer les malades en puissance.
Avec plus ou moins de fluidité, les autorités sanitaires des pays concernés lui ont emboîté le pas, voulant éviter d’être taxés de laxisme face à une éventuelle menace pandémique. En témoigne la gradation de la réponse du gouvernement français, passant en quelques jours d’un simple auto-isolement à domicile des cas contacts à une quarantaine en milieu hospitalier de plusieurs semaines pour une trentaine de personnes.
« Passagers clandestins »
La crise a entériné le nouvel ordre mondial sanitaire imposé par l’administration Trump : des autorités américaines faisant cavalier seul et édictant des règles au mépris des évidences. Quitte à s’aligner a posteriori, sans le dire ouvertement, sur les positions des autres pays, comme si reconnaître l’expertise de l’OMS était un aveu d’échec. Les Etats-Unis, qui ne contribuent plus au budget de l’OMS et lui ont d’ailleurs tourné le dos sans régler leurs dettes, « sont désormais des sortes de passagers clandestins de la santé mondiale, profitant du système sans le soutenir », observe Stéphanie Tchiombiano, maîtresse de conférences associée à Paris-I Panthéon-Sorbonne.
L’OMS, elle, sort globalement renforcée de la crise, au moment même où se tient, à Genève, son assemblée annuelle, durant laquelle sont vantés le multilatéralisme et la coopération internationale. « Nous avons besoin d’une contagion de solidarité, car la solidarité est notre meilleure immunité », a déclaré, le 19 mai, Tedros Adhanom Ghebreyesus.
Mais l’annonce, au même moment, d’une épidémie de virus Ebola d’une ampleur inhabituelle en République démocratique du Congo (RDC), jette une lumière un peu plus crue sur cette machine internationale. Certes, l’OMS a joué son rôle en déclenchant une urgence de santé publique de portée internationale, qui a permis de débloquer des fonds pour aider la RDC : près de 4 millions de dollars venus de l’OMS, 2 millions du Centre africain de contrôle et de prévention des maladies, mais aussi de l’Union européenne.
Les Etats-Unis jouent encore une curieuse partition. Washington a annoncé une restriction temporaire dans l’attribution de visas pour les étrangers ayant voyagé en RDC, en Ouganda et au Soudan du Sud. Une décision qui contraste avec la légèreté manifestée dans la gestion de ressortissants américains possiblement contaminés par le hantavirus, dont les trajets ont à peine été retracés à leur retour du bateau. Les Américains ont aussi assuré avoir débloqué 13 millions de dollars pour lutter contre l’épidémie en RDC.
Mais l’important retard dans la détection des premiers cas d’Ebola dans la province d’Ituri, en proie depuis des années à de graves violences, montre la vulnérabilité intrinsèque du Règlement sanitaire international. Il demeure très dépendant des systèmes d’alerte mis en place par chaque pays, en l’occurrence celui particulièrement défaillant de la RDC, pays pauvre et en crise. La baisse drastique de l’aide internationale a laissé les régions touchées par Ebola, difficiles d’accès, dans une grande vulnérabilité face aux zoonoses et maladies endémiques.
La concomitance entre les deux menaces sanitaires constitue un puissant rappel du fait que la santé de la planète est l’affaire de tous, en particulier des pays les plus riches. Cette double alerte suffira-t-elle à accélérer la rédaction du crucial traité sur les pandémies ? Les négociations en cours à ce propos butent sur un conflit à propos du partage des informations sur les agents pathogènes et la distribution des vaccins, entre des pays du Nord jaloux des bénéfices de leurs firmes pharmaceutiques et des pays du Sud réclamant l’équité.
Delphine Roucaute (Service Planète)