Le Monde.fr : Hantavirus : quel est le risque de propagation, alors que chaque pays choisit ses règles de confinement ?
Tous les passagers du « Hondius » ont désormais été évacués vers leur pays d’origine. Une phase critique, les protocoles de suivi et de confinement n’étant pas harmonisés.
Par Delphine Roucaute
Publié le 12/05/2026
Après des semaines en vase clos, les passagers restant à bord du Hondius ont tous fini par être évacués vers leur pays d’origine, lundi 11 mai, ouvrant un nouveau chapitre dans la gestion de ce foyer d’infections à hantavirus inédit. Trois personnes sont mortes, sept patients sont classés en cas confirmés et un autre en cas probable. Mais à quel point cet éparpillement de cas suspects à travers le monde représente-t-il un risque d’expansion de la maladie ? Dans le sillage de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), les experts soulignent que le risque épidémique est faible à l’échelle mondiale, mais invitent à la prudence pour casser toute chaîne de transmission.
Si 27 membres de l’équipage doivent encore rester à bord pour rejoindre les Pays-Bas par la mer, 121 personnes de 19 nationalités différentes ont été évacuées par bateau puis par avion en moins de quarante-huit heures, dimanche et lundi. Une opération de sauvetage « sans précédent », selon les autorités espagnoles, qui ont eu la responsabilité de coordonner cette intervention sous les projecteurs du monde entier. Depuis dimanche, deux nouveaux passagers, un Américain et une Française, ont été diagnostiqués positifs à l’hantavirus ; deux signaux montrant que l’épisode n’est pas clos, tout juste un mois après le premier décès lié au virus à bord du Hondius, le 11 avril.
« La dissémination des passagers dans le monde augmente le risque de propagation du virus car chaque pays peut devenir un nouveau foyer de contamination, mais cela permet également de mieux répartir les capacités de prise en charge, aussi bien au niveau de la charge à l’hôpital que des efforts de contact tracing », souligne Anne Goffard, virologue au CHU de Lille, qui souligne que « la crainte essentielle des autorités est que le virus Andes, présent uniquement en Argentine et au Chili jusque-là, ne s’installe en Europe », avertit la virologue. D’où la très grande réactivité des autorités sanitaires internationales, OMS en tête.
Voie de transmission incertaine
De nombreuses inconnues continuent pourtant d’entourer cet hantavirus de l’espèce Andes, seul de cette famille capable de se transmettre entre humains. Si ce virus a été découvert en 1996, ses clusters sont tellement rares qu’ils n’ont fait l’objet que de très peu d’études, essentiellement au Chili et en Argentine, où il circule. Autant de données pourtant déterminantes pour évaluer son potentiel épidémique.
En premier lieu, la voie de transmission exacte du virus reste incertaine. Les preuves scientifiques dont on dispose aujourd’hui sont essentiellement issues d’une étude portant sur un cluster ayant fait 34 malades, dont 11 morts, à Epuyen, un petit village de la Patagonie argentine en 2018-2019. Elle décrit les situations dans lesquelles les malades ont été contaminés : les convives proches d’une personne présentant de la fièvre à l’occasion d’un repas d’anniversaire, des visites à domicile ou une veillée funèbre.
Ces éléments pointent vers une transmission respiratoire, sans que l’on sache déterminer avec certitude quelle taille de gouttelette a un potentiel infectieux. « La transmission interhumaine est bien décrite pour le virus Andes, mais on a encore du mal à comprendre s’il s’agit d’une transmission respiratoire via des aérosols ou plutôt par des gouttes de salive, précise Anne Goffard. La transmission par aérosols est liée à la quantité de virus présente dans la bouche et le nez, mais on ne sait pas précisément quelle est la charge virale dans la sphère ORL des malades. » In fine, l’OMS met en garde contre tout « contact étroit et prolongé ».
Deuxièmement, on ne sait pas précisément si les malades sont infectieux pendant le temps d’incubation de la maladie. Tout ce que l’on sait, c’est que le risque de transmission est très fort aux premiers jours des symptômes et que le temps d’incubation peut aller jusqu’à six semaines. C’est pourquoi l’OMS préconise quarante-deux jours d’isolement à compter du 10 mai pour les cas contacts, à domicile ou dans un institut spécialisé, et la surveillance de l’apparition de tout symptôme précoce (maux de tête, vertiges, frissons, fièvre, courbatures et douleurs, troubles gastro-intestinaux tels que nausées, vomissements, diarrhée et douleurs abdominales).
« Létalité importante »
« Ce virus a une létalité importante et une transmission décrite au début des symptômes, donc il a plutôt un profil de virus qu’on peut contrôler avec un isolement des malades et un traçage des cas contacts », souligne de son côté Simon Cauchemez, chercheur en épidémiologie à l’Institut Pasteur de Paris. La complexité du SARS-CoV-2 tenait en grande partie au fait que les malades étaient infectieux même sans symptômes et pouvaient ainsi continuer à transmettre le virus pendant de nombreux jours sans que personne s’en rende compte.
Enfin, on ignore précisément à quel point ce virus à ARN, qui est donc soumis à plus de mutations que d’autres types de virus, présente des particularités le rendant plus dangereux que les variants circulant actuellement en Argentine. « Le séquençage génétique récent du virus indique clairement que les échantillons prélevés sur les passagers testés positifs proviennent tous de la même source d’infection initiale, précisait, lundi, le Centre européen de contrôle des maladies. A l’heure actuelle, rien n’indique que ce variant se propage plus facilement ou provoque une forme plus grave de la maladie que les autres virus de l’espèce Andes. »
D’un autre côté, les données existantes sont plutôt rassurantes. Les bulletins épidémiologiques argentins rendent compte de 50 à 100 cas par an liés au virus Andes, sans qu’une épidémie se soit déclarée. « Le fait qu’il y ait peu de cas secondaires pour beaucoup de cas index donne une indication sur la faible transmissibilité de ce virus », souligne l’épidémiologiste Renaud Piarroux, chef de service à l’hôpital de la Salpêtrière. Une analyse partagée par Simon Cauchemez : « Si ce virus a eu beaucoup d’opportunités de se transmettre sans pour autant causer de cluster énorme, c’est un signe assez encourageant », analyse le chercheur.
Protocole durci en France
Reste désormais à savoir si tous les pays vont appliquer des protocoles aussi stricts pour maîtriser la propagation du virus. En France, le gouvernement a décidé, lundi soir, de durcir les règles d’isolement : « tous les cas contacts, sans exception », doivent respecter « une quarantaine renforcée en milieu hospitalier », que ce soient les cinq personnes ayant séjourné à bord du Hondius ou les 22 voyageurs ayant partagé le vol d’une personne malade il y a quinze jours.
En Grèce, le seul rapatrié sera placé en quarantaine obligatoire de quarante-cinq jours dans une chambre à pression négative spécialement aménagée dans un hôpital d’Athènes. En Espagne, 14 personnes seront placées en isolement biologique dans un hôpital militaire.
Les autorités américaines, qui ont décidé de quitter l’OMS il y a plus d’un an, ont quant à elles semé la confusion en suggérant que les passagers les moins exposés pourraient être autorisés à rentrer chez eux. « Cela peut présenter des risques », mais « on n’impose rien », a réagi le patron de l’OMS, dimanche.
Delphine Roucaute