Le Monde.fr : Déserts médicaux : les inégalités s’aggravent malgré une hausse du nombre de médecins
En dépit des promesses du chef de l’Etat, Emmanuel Macron, et des mesures adoptées depuis le début de sa présidence, le conseil de l’ordre des médecins constate, dans son dernier état des lieux, la persistance des écarts entre « territoires gagnants » et « territoires perdants ».
Par Mattea Battaglia et Camille Stromboni
Publié le 07 avril 2026
C’est une photographie statistique qui vient rappeler, à un an de l’élection présidentielle de 2027, l’ampleur du chemin restant à parcourir dans la lutte engagée contre les déserts médicaux. Publié le 31 mars par le conseil national de l’ordre des médecins, l’Atlas 2026 de la démographie médicale livre un état des lieux de l’offre de soins proposée par les 245 847 praticiens en activité, salariés ou libéraux : féminisation de la profession, attrait croissant de l’exercice salarié, rajeunissement, augmentation du nombre de médecins…
Des tendances fortes se confirment, dans un paysage toujours marqué par les inégalités. Celles-ci disent quelque chose des limites de l’action politique sur ce terrain, alors que le candidat Emmanuel Macron s’était engagé, en 2017, et encore en 2022, à lutter contre les déserts médicaux.
Or les lignes de fracture territoriale demeurent, quand bien même le nombre global de professionnels continue d’augmenter (+ 1,9 % depuis 2025), résultat de la hausse du nombre d’étudiants en médecine ces dernières années. Les inégalités s’aggravent, même, entre des « territoires gagnants », sur la façade atlantique, les côtes bretonnes et à la frontière avec la Suisse, ou encore dans les métropoles dotées d’un centre hospitalier universitaire, et des « territoires perdants », toujours en grande partie localisés le long d’une diagonale du vide traversant le pays du nord-ouest au sud-est, dans son centre notamment.
La Haute-Marne, la Creuse ou le Cher se caractérisent par les baisses de densité médicale (pour les médecins dits « en activité régulière ») les plus fortes entre 2010 et 2026 (soit, respectivement, −30,2 %, − 28,8 % et − 28,7 %). A l’inverse, les Hautes-Alpes, la Savoie, les Pyrénées-Atlantiques et le Morbihan affichent des hausses proches de 20 %. Si le nombre de médecins spécialistes progresse, sur la période, dans une soixantaine de départements, celui des généralistes diminue dans une très large majorité d’entre eux (87). L’Atlas évoque ainsi une évolution « très contrastée ».
Dynamique de féminisation
Le portrait-robot du médecin en activité vient confirmer la progression du salariat, qui représente le premier mode d’exercice (47 % des effectifs, 41,6 % en exercice libéral exclusif, 11,4 % en activité mixte). L’âge moyen passe sous la barre des 50 ans (49,9 ans), tandis que, pour la première fois, les femmes sont majoritaires, représentant 50,5 % des effectifs en 2026, contre 40,1 % en 2010. Cette dynamique de féminisation est, sans surprise, particulièrement marquée dans les jeunes générations.
Le nombre de médecins étrangers (diplômés hors ou dans l’Union européenne), ces derniers exerçant surtout dans les hôpitaux des territoires les plus touchés par la pénurie médicale, continue, pour sa part, d’augmenter : il atteint 15,2 % en 2026, contre 14,6 % en 2025, et 7,2 % en 2010. Leurs principaux pays d’origine sont la Roumanie, l’Italie, l’Algérie ou encore la Tunisie.
Pour réduire les écarts entre les territoires, les gouvernements successifs ont pris plusieurs engagements, relayant la promesse présidentielle de faire de la santé une « priorité ». L’ex-premier ministre François Bayrou a ainsi annoncé, le 25 avril 2025, le lancement de « missions de solidarité territoriale », soit l’obligation (finalement réduite à du volontariat) pour des médecins de zones bien dotées d’aller prêter main-forte, jusqu’à deux jours par mois, dans les territoires les plus en souffrance. Un an plus tard, si l’on ignore combien de soignants se sont engagés dans ces missions, quelque 15 000 consultations ont pu être réalisées par ce biais, chiffre-t-on au ministère de la santé.
Au tour de Sébastien Lecornu, le 13 septembre 2025, dès son premier déplacement comme chef du gouvernement, de prendre un nouvel engagement contre les déserts médicaux, en promettant le déploiement d’un réseau baptisé « France Santé », avec une « offre de soins à trente minutes de chaque Français ». Une labellisation de structures préexistantes, assortie d’un soutien financier de 50 000 euros, qui concernait 1 300 « maisons » fin 2025, pour un objectif fixé à 5 000 en 2027, sans que l’on sache combien d’entre elles pourront, ainsi, élargir la file de patients accueillis.
« Trop de médecins en 2040 ? »
A contre-courant des alertes sur le manque de médecins, l’ordre remet en avant, dans cet Atlas, une question : « Va-t-on avoir trop de médecins en 2040 ? » L’institution ordinale, étrillée ces derniers jours par l’inspection générale des finances pour sa gestion défaillante, avance le chiffre d’une augmentation d’environ 40 % du nombre de praticiens d’ici à dix ans, à la suite de l’ouverture très forte du numerus clausus – le nombre d’étudiants autorisés à poursuivre en médecine, remplacé depuis 2020 par un numerus apertus, fixé par chaque université – ces dernières années.
Cette position ne fait pas l’unanimité, alors que la projection est particulièrement complexe en raison des inconnues en jeu, qu’il s’agisse de l’évolution des besoins de santé, des progrès médicaux, mais aussi des évolutions sociétales telle la diminution du temps de travail dans les nouvelles générations. L’ancien ministre de la santé Yannick Neuder avait évoqué la proportion d’environ deux médecins généralistes nécessaires, aujourd’hui, pour en remplacer un qui part à la retraite.
Face à l’accroissement des inégalités d’accès aux soins, l’exécutif, sous la présidence d’Emmanuel Macron, n’a pas changé de position, préférant toujours écarter la contrainte à l’installation des médecins, au bénéfice d’autres mesures (aides à l’installation, délégation de tâches à des professions paramédicales, recours à des assistants médicaux…). Parmi les députés et les sénateurs, en revanche, ce levier de la régulation territoriale, massivement rejeté par les principaux intéressés, a été remis à l’ordre du jour avec l’adoption, en mai 2025, de deux propositions de loi, l’une à l’Assemblée nationale, l’autre au Sénat, introduisant des mesures de ce type, plus ou moins contraignantes. Sans suite, à ce stade, faute d’inscription à l’agenda parlementaire.
Dans la foulée de la publication de l’Atlas, le groupe transpartisan de députés animé par l’élu socialiste de Mayenne Guillaume Garot, qui a porté l’une des propositions de loi, a appelé le gouvernement à relancer ce débat et à « regarder en face cette réalité des chiffres ». Il défend l’instauration de la « règle » d’une arrivée conditionnée à un départ de médecins dans les zones les mieux dotées.
Mattea Battaglia et Camille Stromboni