Moyen-Orient

Le Monde.fr : Iran : les médecins et les soignants qui ont secouru les manifestants, nouvelles cibles du régime

il y a 3 mois, par infosecusanté

Le Monde.fr : Iran : les médecins et les soignants qui ont secouru les manifestants, nouvelles cibles du régime

Arrestations, menaces et intimidations de médecins et personnel soignant se multiplient, tandis que les autorités exigent la communication de l’identité des personnes soignées.

Par Ghazal Golshiri

Publié le 03/02/2026

Des corps devant la morgue, à Kahrizak, en Iran. Capture d’une vidéo prise entre le 9 et le 11 janvier 2026 sur les réseaux sociaux. RESEAUX SOCIAUX VIA AP
Lundi 2 février, Sanam, une jeune médecin à Téhéran qui préfère utiliser un pseudonyme, passait une soirée tranquille chez elle lorsque les forces de sécurité ont fait irruption dans son appartement. La veille, l’antenne des services de renseignement (herasat, en persan) de l’hôpital où elle travaille lui avait demandé les noms et les numéros de carte d’identité des manifestants blessés qui s’étaient présentés dans l’établissement. Sanam avait répondu : « Je ne suis pas en possession de ces informations. » Lundi soir, quatre policiers ont défoncé sa porte et ont menacé de mort la jeune médecin si elle ne collaborait pas sous deux ou trois jours. Elle a depuis quitté son domicile et vit dans la crainte d’être arrêtée.

Depuis les manifestations de masse qui se sont déroulées du 8 au 11 janvier en Iran, appelant à la chute de la République islamique, l’étau se resserre sur les médecins et le personnel soignant ayant pris en charge les blessés. Dans son édition du 2 février, le quotidien réformateur Shargh évoque l’arrestation de 25 médecins et infirmiers. Certains noms ont été rendus publics par leurs familles, d’autres par leurs collègues.

Le personnel soignant a été le premier témoin d’une répression inédite. Selon la Human Rights Activists News Agency (Hrana), la mort d’au moins 6 305 manifestants a pu être confirmée et 17 091 cas sont en cours de vérification, ce qui pourrait porter le bilan à plus de 23 000 victimes.

Craignant les représailles, de nombreux blessés se sont enfuis des hôpitaux avant d’être totalement rétablis, parfois encore branchés à des sondes ou à des perfusions. Pour certains, les médecins ont dû les enregistrer sous de faux noms ou les déclarer comme victimes d’accidents. Certains soignants ont choisi de les aider en dehors des établissements.

Aucune liste officielle
Dans certains hôpitaux, ceux qui ont opéré des blessés ont été convoqués par l’antenne des services de renseignement de leur établissement et menacés de licenciement. Dans une ville du Nord-Est, un médecin retraité qui a été appelé en renfort pendant les manifestations a été averti que son contrat ne serait pas renouvelé l’année suivante s’il ne se soumettait pas à une « validation sécuritaire ». Dans une autre province, un médecin a été arrêté, le 9 janvier, pour avoir transporté un sac contenant des fournitures médicales de base, dont des pansements, du sérum et de la Betadine. Il a été détenu pendant dix jours avant d’être libéré contre une caution de 1 milliard de tomans (environ 5 500 euros). Il est accusé d’avoir été « leader » des manifestations.

Parmi les médecins arrêtés figure Hossein (Babak) Zarabian, spécialiste des maladies infectieuses, appréhendé à son domicile d’Ispahan, le 13 janvier, où son téléphone et ses effets personnels ont été saisis. « On ne sait même pas où il est détenu, explique au Monde un ancien camarade d’université aujourd’hui installé à l’étranger, préférant garder l’anonymat. Des démarches ont été entreprises via l’ordre des médecins iraniens et par d’autres canaux, mais elles n’ont jusqu’ici abouti à aucun résultat. Le 1er février, le parquet a rappelé que les charges contre Babak Zarabian étaient lourdes, suscitant la crainte d’une issue très grave. »

Le même médecin à l’étranger confirme également l’arrestation, à Ardabil, de la docteure Ameneh Soleimani, dermatologue et spécialiste en esthétique, information corroborée par Shargh. Les collègues de cette médecin évoquent des menaces directes à l’encontre de sa famille : « Si vous diffusez l’information sur son arrestation, nous ne la laisserons pas en vie », leur aurait-on dit. La date exacte de son arrestation n’est pas connue.

En Iran, aucune institution, du ministère de la santé à l’ordre des médecins et des infirmiers, n’a publié de liste officielle des soignants arrêtés ou libérés. Le 31 janvier, Mohammad Raisszadeh, président de l’ordre des médecins iraniens, a confirmé l’existence de dossiers judiciaires et sécuritaires concernant 17 médecins. Il a précisé que leur arrestation « n’était pas liée à des actes médicaux » et a insisté sur le fait qu’aucun médecin n’a été arrêté uniquement pour avoir accompli son devoir professionnel. « A ce jour, aucune décision judiciaire définitive n’a été rendue à leur sujet », a-t-il ajouté.

De son côté, Ahmad Nejatian, président de l’Organisation nationale des infirmiers iraniens, a expliqué à Shargh que les noms des infirmiers arrêtés seraient prochainement publiés. « Les arrestations signalées ne sont pas liées à leur activité professionnelle ou thérapeutique », a-t-il déclaré, assurant que le nombre d’arrestations « n’est pas élevé ».

« Peines très lourdes »
Ces prises de position officielles montrent la volonté du pouvoir iranien de distinguer les actes médicaux des accusations à caractère sécuritaire, pour rassurer les membres de la communauté médicale qui décideraient de collaborer avec les autorités en leur communiquant l’identité des manifestants blessés. Mais, le 27 janvier, des médecins iraniens, réunis sous la bannière « Médecins et droits », ont dénoncé, dans un communiqué, la « pénalisation » de l’acte médical, craignant qu’elle n’instaure une « peur judiciaire » au sein du personnel soignant. « La pratique de la médecine n’est pas un crime », rappellent-ils.

De son côté, le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), Tedros Adhanom Ghebreyesus, a exprimé, le 29 janvier, sa vive inquiétude face aux informations selon lesquelles des travailleurs de la santé et des établissements médicaux en Iran auraient été attaqués ou empêchés de fournir des soins essentiels. L’OMS déplore que du personnel ait été agressé, qu’« au moins cinq médecins » aient été arrêtés en soignant des blessés, et que « des actes d’intimidation » aient été signalés, appelant à la libération immédiate de tous les professionnels détenus.

Pendant ce temps, les descentes de police se poursuivent dans les hôpitaux pour récupérer les données sur les manifestants blessés. Le 27 janvier, dans une clinique du sud de Téhéran, les forces de l’ordre ont confisqué les images de vidéosurveillance, raconte un médecin sous le couvert de l’anonymat. Le lendemain, elles sont revenues donner un avertissement, au sujet d’images manquantes, du fait de capacités de stockage limitées. « Vous avez eu de la chance, car vous n’aviez pas stoppé l’enregistrement vous-mêmes pendant les manifestations, ont dit les forces de l’ordre au personnel de cette clinique. Sachez que vous pouvez traiter les manifestants blessés, mais vous devriez nous communiquer leur identité. »

Au compte-gouttes, certains médecins arrêtés sont relâchés : le 31 janvier, Alireza Golchini, chirurgien, a été libéré, tandis que, la veille, Farhad Nadali, chirurgien général arrêté à Gorgan, avait été relâché sous caution. « Personne ne connaît encore les accusations exactes portées contre ces médecins, explique Hashem Moazzenzadeh, médecin iranien et militant syndical qui compile la liste des soignants arrêtés et relâchés en Iran, mais les montants des cautions laissent craindre des peines très lourdes. »

Ghazal Golshiri