Environnement et facteurs dégradant la santé

Mediapart : Laits infantiles contaminés : des familles et des ONG saisissent la justice

il y a 2 mois, par infosecusanté

Mediapart : Laits infantiles contaminés : des familles et des ONG saisissent la justice

L’ONG Foodwatch et huit familles de nourrissons intoxiqués ont déposé une plainte pour mise en danger et tromperie aggravée visant les industriels du secteur. De son côté, l’association regroupant les victimes de Lactalis exige que l’État exerce ses missions de police sanitaire.

Karl Laske

29 janvier 2026
LaLa plainte est contre « X », mais elle vise en réalité tous les acteurs de la crise sanitaire ouverte par la contamination massive des laits infantiles par la toxine céréulide. L’ONG Foodwatch et huit familles ont déposé, jeudi 29 janvier, une plainte pénale à Paris pour « mise en danger et atteinte à l’intégrité physique des nourrissons », « tromperie aggravée », « mise sur le marché de produits préjudiciables à la santé », et d’autres manquements aux obligations de sécurité sanitaire révélés par l’affaire.

Cette procédure est pour le moment sans lien avec les enquêtes pénales ouvertes à Bordeaux et Angers, à la suite de la mort de deux nourrissons ayant consommé un lait infantile contaminé.

L’ONG mentionne les cas d’Adam, 3 mois, Matéo, 1 mois et demi, tombés malade pour avoir consommé du lait Guigoz (Nestlé), Amani, 5 mois, qui a bu du lait Babybio Optima (Vitagermine), ou encore, un bébé de 4 mois, S., sévèrement intoxiqué pour avoir consommé du lait Picot (Lactalis).

« C’est particulièrement grave puisque ces laits sont consommés par des enfants de moins de six mois, parfois prématurés et vulnérables, a souligné Ingrid Kragl, la porte-parole de Foodwatch, lors d’une conférence de presse, jeudi. Et vous avez des entreprises qui nient, ou qui minimisent les faits. Toutes les entreprises ont invité les familles à jeter les boîtes, alors qu’elles sont importantes pour l’enquête sanitaire. »

Des « récidivistes »
Après le groupe Nestlé qui a effectué, dès le 11 décembre, plusieurs vagues de rappel de ses produits, et les géants Lactalis et Danone qui lui ont emboîté le pas le 21 et le 24 janvier, la liste des entreprises concernées s’est allongée cette semaine avec Vitagermine (Babybio Optima), Nutribio, filiale de Sodiaal (Nactalia, Sunny Baby, Lailac), La marque en moins, Granarolo et Hochdorf. Or, le réseau d’alerte européen, Rapid Alert System for Food and Feed (RASFF), avait enregistré une première notification de l’apparition de la céréulide dès le 1er décembre 2025 dans des produits Nestlé.

Jusqu’à présent, seule Sodiaal a admis avoir été informée par le biais de « l’alerte de Cabio Biotech, un fournisseur international de l’ingrédient oméga 6 ». Ce fournisseur chinois, basé à Wuhan, a fourni l’huile riche en acide arachidonique (ARA), à l’origine de la contamination des laits par la toxine céréulide.

« Nous demandons que des investigations soient menées sans attendre et avec la plus grande fermeté », a commenté François Lafforgue, l’avocat de Foodwatch, pointant le « délai de latence entre la première alerte [le 1er décembre 2025 – ndlr] et ces rappels échelonnés ».

« Nous demandons des comptes aux industriels et aux autorités administratives, a poursuivi l’avocat. On est dans une obligation de sécurité sanitaire avec zéro risque. À partir du moment où les industriels ont été informés de la présence de la toxine, c’est stop, on arrête tout ! »

« Ce nouveau scandale est révoltant parce qu’on a affaire à des récidivistes, réagit Karine Jacquemart, la directrice générale de Foodwatch France. C’est la troisième fois s’agissant de Nestlé, mis en cause dans le dossier Buitoni et dans la saga des eaux minérales filtrées illégalement. C’est la deuxième fois pour Lactalis, déjà incriminé dans l’affaire de contamination de son lait infantile. À chaque fois, c’est le même scénario, les grandes entreprises qui ont l’obligation de rappeler leurs produits ne le font pas. Alors qu’il suffirait d’appliquer la réglementation. »

Si la règlementation repose sur l’autocontrôle, « les autorités publiques doivent s’assurer que les entreprises font leur travail », pointe Ingrid Kragl.

Cette défaillance de l’État est particulièrement ciblée par l’Association pour la santé des enfants (l’APS-Enfants), regroupant des victimes de Lactalis lors de la contamination des laits infantiles à Craon (Mayenne) en 2017 – un autre dossier pénal toujours en cours après la mise en examen du groupe.

Dans une requête en référé-liberté, l’APS-Enfants a demandé lundi 26 janvier à la justice administrative de constater « une atteinte grave et manifestement illégale » portée par l’État au droit à la vie, au droit à la protection de la santé, et au principe de précaution « en raison de l’insuffisance des mesures de police sanitaire prises » face à la mise sur le marché de laits infantiles « contenant une matière première (acide arachidonique – ARA) contaminée ».

L’État spectateur
L’association a demandé « d’enjoindre à l’État d’exercer pleinement et immédiatement ses pouvoirs de police sanitaire par des mesures précises, datées et contrôlables ».

Cette requête a été rejetée dès mercredi, par la juge des référés, qui a fait valoir les propos de la ministre de la santé, Stéphanie Rist, le 23 janvier. Celle-ci avait certifié que « l’ensemble des laits contaminés » ayant été « retirés de la circulation », la situation était « maîtrisée ». Hélas, les retraits se sont poursuivis et étendus à plusieurs industriels après ces déclarations, preuve que la ministre et ses services sont loin de maîtriser la situation.

« L’État a été absent de cette crise et a laissé les firmes la gérer, en restant spectateur, cingle Quentin Guillemain, le président de l’APS-Enfants. C’est pour cette raison que nous demandons que l’État fasse procéder au retrait de tous les produits contenant de l’huile potentiellement contaminée. L’essentiel de ce qui est retiré aujourd’hui, ce sont les produits dans lesquels on a retrouvé la toxine. Le principe de précaution, ce n’est pas cela. »

Chacune de ces usines a incorporé l’ARA contaminé dans ses chaînes de production et constitue un foyer de risque potentiel de contamination persistante.

L’association APS-Enfants
L’association avait donc demandé que soit ordonné « un retrait administratif global de l’ensemble des laits infantiles contenant l’ARA du fournisseur Cabio Biotech », avec un retrait effectif des points de vente sous quarante-huit heures, assorti du retrait temporaire de l’autorisation de mise sur le marché (AMM) des produits contenant cette huile. Ainsi qu’une interdiction administrative d’importation de toute matière première provenant de Cabio Biotech.

Elle avait aussi réclamé la « suspension immédiate et administrative des chaînes de fabrication des cinq installations concernées » en France, soit les usines de Nestlé à Broué (Aisne), de Lactalis à Craon (Mayenne), Danone à Brive-la-Gaillarde (Corrèze) et Steenvoorde (Nord), et de Vitagermine à Mérinchal (Creuse).

« Chacune de ces usines a incorporé l’ARA contaminé dans ses chaînes de production et constitue un foyer de risque potentiel de contamination persistante », avance l’APS-Enfants.

Après le rejet de son référé, l’APS-Enfants a indiqué ne pas en rester là, et préparer de nouvelles actions devant les juridictions administratives et pénales.

Karl Laske