Mediapart : Couvre-chef à l’hôpital et laïcité : l’AP-HP sanctionne à nouveau la même infirmière
La justice avait annulé le licenciement d’une infirmière à cause de son couvre-chef, mais les Hôpitaux de Paris ont décidé de la sanctionner à nouveau, par huit mois de suspension. La soignante dénonce un « acharnement » et contestera une nouvelle fois cette décision au tribunal.
Caroline Coq-Chodorge et Marie Turcan
31 janvier 2026
La nouvelle est arrivée par voie de recommandé. En ouvrant son courrier il y a quelques jours, Majdouline B. a appris que son employeur, les Hôpitaux de Paris, lui a infligé une sanction d’exclusion de huit mois, invoquant le port répété d’un couvre-chef sur son lieu de travail et son refus de le retirer.
L’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) avait déjà décidé en octobre 2025 de renvoyer l’infirmière et de la radier de la fonction publique, pour les mêmes motifs. Mais Majdouline B. ne s’était pas laissé faire. Elle avait saisi la justice administrative et obtenu par référé, le 6 janvier, la suspension de ce licenciement. Le tribunal de Paris avait estimé que la sanction était « disproportionnée » au regard du dossier impeccable de la soignante et des fautes reprochées.
La décision administrative enjoignait à l’AP-HP de « réintégrer, à titre provisoire, Mme B. dans ses fonctions dans un délai d’un mois ».
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Majdouline B. © Photo Sébastien Calvet / Mediapart
« La réintégration n’est pas intervenue et l’AP-HP a fait le choix de prendre une nouvelle mesure de sanction, commente l’avocat Lionel Crusoé, qui représente l’infirmière. On considère donc que l’ordonnance du tribunal administratif n’a pas été respectée. »
Contactée, l’AP-HP a accusé réception de nos questions, mais n’a pas pu répondre dans le délai imparti à la publication de cet article.
Cette nouvelle sanction d’exclusion empêche non seulement la soignante de revenir au travail, mais la prive aussi désormais de tout revenu. « Je prends ça comme de l’acharnement ; ils veulent m’abattre », s’indigne Majdouline B. au téléphone. Elle prévoit à nouveau d’attaquer en justice cette sanction. « Je pense aussi qu’ils veulent faire peur aux autres, pour ne pas qu’elles osent s’opposer », dit-elle.
Les soignantes racisées se sentent visées
Dans un communiqué publié le 30 janvier, le syndicat Sud Santé de la Pitié-Salpêtrière affirme que « tout le monde n’est pas visé à l’hôpital : la direction vise des femmes, sur des bases discriminatoires, en présumant qu’elles sont de confession musulmane, et en s’arrogeant le droit de régenter ce qu’elles ont sur la tête alors même qu’il n’y a aucune manifestation religieuse ».
L’infirmière francilienne d’origine maghrébine a subi pendant un an les réprimandes de ses supérieurs, qui lui reprochent de porter un calot hospitalier en permanence pendant ses heures de service. Les remarques ont commencé à fuser en décembre 2024, alors même que Majdouline se couvrait les cheveux depuis son embauche en 2018, sans remarque ni critique.
Au début, les cadres ont invoqué des raisons de « laïcité », supputant que son calot serait un signe religieux, qui serait donc interdit pour une agente de la fonction publique. Majdouline a toujours refusé de dire pour quelle raison elle porte ce couvre-chef.
Comme elle, plusieurs soignantes de différents établissements hospitaliers ont confié à Mediapart avoir le sentiment d’être ciblées parce qu’elles sont des femmes racisées, soupçonnées d’être musulmanes – que ce soit le cas ou non – et donc de porter le calot comme un signe religieux.
Les Hôpitaux de Paris ont ensuite changé leur fusil d’épaule et invoqué l’hygiène pour demander à Majdouline B. de retirer son couvre-chef. La soignante a toujours répondu que le règlement intérieur de l’AP-HP n’interdisait pas le port d’un couvre-chef. L’établissement rétorque que le règlement intérieur ne l’autorise pas pour autant.
La sanction de huit mois reste particulièrement lourde.
Lionel Crusoé, avocat de Majdouline
Dans sa décision du 6 janvier, le juge des référés du tribunal administratif de Paris avait décidé que le renvoi de l’infirmière était une sanction disproportionnée « eu égard à son ancienneté au sein de l’établissement hospitalier, à ses compétences professionnelles qui ne sont pas contestées par son employeur, et au fait qu’il est constant qu’elle a longtemps porté un tel couvre-chef sans qu’aucune remarque ne lui ait été adressée par sa hiérarchie ».
En revanche, la justice avait estimé que son refus réitéré d’exécuter un ordre de sa hiérarchie « constitue une faute de nature à justifier une sanction disciplinaire » et donc laissé la porte ouverte à ce qu’une sanction puisse être justifiée – celle-ci devant être débattue a posteriori lors d’une audience sur le fond.
Le tract de la discorde
À l’hôpital René-Muret de Sevran (Seine-Saint-Denis), le syndicat Sud a appelé les soignant·es à la « désobéissance collective » dans un tract de fin d’année 2025, « pour dire stop au management toxique, stop aux pratiques de la direction qui ne répondent qu’au plan drastique d’économies demandé par l’État », ainsi qu’aux « radiations abusives », parmi lesquelles celle de Majdouline.
La direction de l’hôpital a répliqué le 23 janvier, dans un long communiqué interne adressé aux personnels, que « tout agent public est soumis à un devoir d’obéissance » et que les syndicalistes Sud s’exposaient « à l’engagement de poursuites disciplinaires » à cause de leur tract.
« En tout état de cause, la sanction de huit mois reste particulièrement lourde, commente Lionel Crusoé. Dans la fonction publique, on a des précédents jurisprudentiels qui concernent plutôt des faits d’agression physique ou morale. Là on a un agent qui porte un calot… Si vous allez à l’hôpital, vous voyez pourtant que c’est une pratique fréquente, car les personnels n’enlèvent pas tous leurs accessoires. »
L’avocat rappelle que le site internet officiel de l’AP-HP dédié au recrutement des personnels affiche sur sa page d’accueil une photo de six soignant·es, dont trois arborent un calot similaire à celui que Majdouline B. a toujours porté.
Le directeur général interpellé
La situation a été évoquée le 27 janvier 2026 en commission médicale d’établissement (CME), l’instance de représentation des médecins des trente-huit hôpitaux de l’AP-HP.
C’est le docteur Olivier Milleron, cardiologue à l’hôpital Bichat à Paris, qui a interpellé le directeur général de l’AP-HP, Nicolas Revel, sur le sujet : « On m’a rapporté plusieurs situations problématiques. Par exemple, dans mon hôpital, une aide-soignante a été interpellée par un membre des ressources humaines parce qu’elle portait un foulard. Elle lui a répondu qu’elle avait les cheveux sales et lui a demandé si elle lui posait la question parce qu’elle était noire. »
Il ajoute : « On ne peut pas tolérer que dans l’espace public de l’hôpital des personnels soient ainsi interpellés. Tout cela s’inscrit dans un contexte de montée de l’intolérance envers la religion musulmane. »
Le cardiologue, également membre du Collectif inter-hôpitaux, raconte s’être amusé à « compter le nombre de personnes qui portaient un calot » en allant à la réunion de la CME. « Ils étaient une dizaine, tous des hommes blancs, qui travaillent au bloc et n’ont pas envie d’enlever et de remettre leur calot dix fois par jour. »
Il insiste sur son « attachement au principe de la laïcité à l’hôpital, pour tout le monde. Mais il faut agir avec douceur et énormément de respect ». Il ne souhaite pas pour autant défendre « quelqu’un qui agit pour des raisons manifestement religieuses, en essayant de faire reculer les lignes face à la sécularisation de la société ».
Présent à cette réunion en tant que représentant des personnels non médicaux, Yann Guittier, syndicaliste CGT à l’hôpital Tenon à Paris, estime que « les médecins sont gênés sur le sujet, divisés entre eux. Même à l’intérieur des syndicats il peut y avoir des dissensions ».
Mais lui aussi estime que « ce qui se passe aujourd’hui, c’est une chasse aux calots des personnels non blancs, y compris des femmes qui portent un bandeau parce que leurs cheveux crépus partent dans tous les sens, ou d’autres qui se couvrent la tête parce qu’elles ont une alopécie. Des soignantes partent de l’hôpital pour cette raison. »
Un bras de fer entre les syndicats et la direction se profile. « Une mobilisation syndicale plus large est en cours », assure Blandine Chauvel, élue du personnel Sud Santé, aux côtés de Majdouline B. depuis le début. Le 13 février prochain est organisée à l’hôpital Tenon à Paris une manifestation à l’appel de la CGT pour dire « stop aux dérives de la laïcité à l’hôpital ».
Caroline Coq-Chodorge et Marie Turcan