Le droit à la santé

Mediapart : À Strasbourg, les urgences d’une clinique refusent une patiente étrangère en état critique

il y a 1 semaine, par infosecusanté

Mediapart : À Strasbourg, les urgences d’une clinique refusent une patiente étrangère en état critique

Atteinte d’une obstruction de l’œsophage, Nassima se présente aux urgences d’une clinique privée de Strasbourg. Faute de numéro de Sécurité sociale, son admission est refusée par l’établissement. Quelques heures plus tard, elle est opérée en urgence à l’Hôpital civil.

Dorian Mao (Rue89 Strasbourg)

5 janvier 2026

Strasbourg (Bas-Rhin).– « Quand j’ai été admise aux urgences de l’Hôpital civil, l’infirmier chargé de faire mes examens a dit à sa collègue, paniqué : “Elle est en train de mourir la dame, là, il faut la mettre sous perfusion et aller l’opérer le plus vite possible !” », se remémore Nassima, 29 ans, les larmes aux yeux.

Assis à ses côtés, son mari Khalid a le visage fermé, l’air grave. Dans le salon de leur appartement, situé à la limite entre Schiltigheim et Bischheim, au nord de Strasbourg, le couple raconte une nouvelle fois l’épreuve qu’ils ont traversée fin novembre. « Mes collègues, mes amis, ma famille… Ils sont tous choqués par ce qui nous est arrivé », soupire l’ingénieur informaticien de 34 ans.

Le matin du mercredi 26 novembre, Nassima est incapable de se lever. Depuis trois jours, elle ne peut ni boire ni manger. Malgré plusieurs consultations, aucun professionnel n’a détecté la gravité de son état. Khalid détaille : « J’ai appelé le Samu pour la troisième fois en trois jours. J’étais persuadé que ma femme était trop faible et qu’elle allait perdre connaissance. Lorsque j’ai eu le médecin au téléphone, il a récupéré nos échanges précédents avec le Samu et s’est demandé comment cela était possible que nous n’ayons pas encore été dirigés vers les urgences pour faire des examens approfondis. »

Le médecin leur recommande alors de se rendre à la clinique Sainte-Anne. « L’hôpital le plus proche de chez nous  », souligne Khalid. La clinique fait partie du Groupement hospitalier Saint-Vincent (GHSV), une structure privée à but non lucratif regroupant quatre établissements en Alsace, dont trois à Strasbourg.

Un quart d’heure après avoir raccroché avec le Samu, le couple arrive à l’accueil des urgences, vers 11 h 15. « Je tiens à peine debout à ce moment-là. Je m’agrippe de toutes mes forces à la barre de l’accueil pour ne pas m’effondrer », mime Nassima en balançant ses mains de droite à gauche. « La personne à l’accueil a demandé le passeport de ma femme et sa carte Vitale. Comme elle n’en a pas encore, j’ai immédiatement proposé de payer l’intégralité des soins de ma poche », ajoute Khalid, le ton plus tendu.

Arrivée en France début septembre 2025 dans le cadre d’un rapprochement familial, Nassima avait déposé un dossier auprès de la Sécurité sociale le 11 septembre pour obtenir sa carte Vitale. Elle a reçu son numéro d’identification d’attente (NIA) le 27 novembre, soit le lendemain de son passage à la clinique Sainte-Anne. Son mari raconte : « J’avais déjà dû expliquer la situation de Nassima dans différents établissements de santé depuis son arrivée en France. Il n’y avait jamais eu aucun problème. Les médecins remplissaient une feuille de soins et ensuite nous allions la déposer dans la boîte aux lettres de la Sécurité sociale, et c’était réglé. »

Mais pas à la clinique Sainte-Anne. L’hôtesse d’accueil réclame une pièce d’identité à Khalid avant d’aller chercher sa responsable. « Je n’ai pas bien compris sur le moment pourquoi elle avait besoin de mes papiers, se souvient Khalid, donc je lui ai donné mon titre de séjour spontanément. Je ne voulais qu’une seule chose : qu’on s’occupe de Nassima. »

« Politique de la clinique »
Une personne se présentant comme la responsable va alors refuser l’accès à la salle d’attente des urgences au couple. « J’en ai perdu mon français. C’était incompréhensible comme situation. J’ai ressenti beaucoup de peur sur le moment. J’étais tétanisé », confie d’une voix tremblante Khalid, toujours ému en racontant la scène. Selon le couple, la responsable a affirmé que la clinique ne pouvait pas prendre en charge Nassima, « car elle n’a[vait] pas de carte Vitale, ni de numéro de Sécurité sociale ».

Khalid tente alors de négocier, réaffirmant sa volonté de payer intégralement les frais des examens médicaux. « Elle a refusé à nouveau, en affirmant que c’était la politique de la clinique, une règle imposée par la direction », explique-t-il, avant de poursuivre : « Elle m’a ensuite demandé : “Et vous, vous en avez une, au moins, de carte Vitale ? »

Choqué par cette question, Khalid raconte avoir « agi mécaniquement, sans réfléchir », en sortant la carte verte de son portefeuille et explique alors avoir « ressenti cette question comme une suspicion injuste, comme s[’ils] ét[aient] des clandestins » : « Cela fait quatre ans que je vis en Alsace. Je travaille ici et je paye mes impôts en France. Je n’avais jamais vécu une histoire pareille depuis mon arrivée. C’est un droit d’avoir accès au soin en cas d’urgence, et on nous l’a refusé, pour je ne sais quelles raisons. »

Stéphanie Koeniguer, déléguée syndicale au sein du Groupe hospitalier Saint-Vincent, se dit « abasourdie et complètement étonnée » du témoignage rapporté par Rue89 Strasbourg : « Je n’ai absolument pas eu d’écho de ce témoignage. À ma connaissance, nous n’avons jamais refusé quiconque à l’accueil des cliniques du GHSV. Il peut nous arriver de réorienter certains patients en fonction de leurs besoins spécifiques, mais c’est tout. La politique de la maison, c’est avant tout de prendre en charge les patients, puis de voir pour le paiement. Là, il y a eu un trou dans la raquette ou une incompréhension quelque part. Ces accusations peuvent relever de la non-assistance à personne en danger, c’est très grave. »

Troublé et profondément choqué par l’accueil à la clinique Sainte-Anne, le couple demande alors où se rendre pour voir un médecin. La responsable, toujours présente, leur rétorque : « L’Hôpital civil prend les gens dans la rue, donc ils vous prendront aussi. »

Opérée immédiatement
Khalid conduit Nassima à l’Hôpital civil. Elle est admise aux urgences au bord du malaise. « Il n’y a rien à dire sur l’accueil qu’on a reçu à l’Hôpital civil. On ne m’a pas demandé mes papiers. La situation de Nassima n’a pas posé problème et un infirmier est immédiatement venu la voir au vu de son état critique », raconte Khalid.

Trop faible pour marcher seule, Nassima est transportée en chaise roulante pour des examens sanguins avant d’être transférée au service d’endoscopie digestive diagnostique et interventionnelle de l’hôpital. Les médecins identifient une « impaction alimentaire œsophagienne [un aliment bloqué dans l’œsophage – ndlr] évoluant depuis trois jours ». Nassima est opérée sous anesthésie générale et le morceau de viande, retiré. « Je dois maintenant prendre un traitement anti-inflammatoire pendant deux mois. Et j’ai un nouveau rendez-vous en janvier pour le suivi post-opération », explique-t-elle.

Encore sous le choc, le couple a envoyé des courriers de réclamations à la direction de la clinique Sainte-Anne, à la commission des usagers de la clinique et à l’agence régionale de santé du Grand Est.

Ils ont reçu une réponse par courrier de la direction du GHSV, mercredi 17 décembre, indiquant « qu’il a été décidé de procéder à une analyse approfondie […] par [leurs] professionnels et [leur] service qualité […] le 18 décembre 2025 » et que des « actions correctives seront mises en places et [leur] seront communiquées ».

Une réponse qui ne satisfait pas le couple : « Nous attendons des réponses précises de la part de la direction de la clinique pour comprendre ce qu’il s’est passé et pourquoi nous avons été traités de la sorte. Nous voulons aussi des excuses et, surtout, ne plus jamais avoir à vivre une épreuve comme celle-là. »

Nassima et Khalid envisagent de déposer une plainte contre la clinique Sainte-Anne. Contactée mardi 16 décembre, la direction du GHSV n’a pas répondu à nos questions concernant ce témoignage avant la parution de l’article.

De son côté, l’agence régionale de santé précise que les « établissements de santé autorisés à exploiter un service d’urgences ont l’obligation d’accueillir et de prendre en charge les patients vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept, sans considération de leur situation sociale ou économique ». Destinataire d’un signalement le mardi 23 décembre au sujet de Nassima, elle indique que « des investigations sont en cours en lien avec la clinique ».

Dorian Mao (Rue89 Strasbourg)