Luttes et mobilisations

Mediapart : Mobilisation des travailleurs sociaux : « On ne peut pas lutter pour nos conditions de travail sans lutter contre le sans-abrisme »

il y a 1 mois, par infosecusanté

Mediapart : Mobilisation des travailleurs sociaux : « On ne peut pas lutter pour nos conditions de travail sans lutter contre le sans-abrisme »

Un mouvement national des travailleurs du social et du médico-social a débuté mardi contre la destruction en cascade des métiers et des droits des personnes accompagnées. Lors du premier jour de mobilisation, la question de l’hébergement d’urgence était au cœur des préoccupations.

Névil Gagnepain

16 décembre 2025

« On veut faire passer le sans-abrisme d’une question morale à une question politique », résume Alix* au mégaphone, à l’adresse d’une bonne centaine de syndicalistes, de travailleuses et de travailleurs sociaux, et de militant·es réuni·es devant les bureaux d’Interlogement 93 à Montreuil (Seine-Saint-Denis). La travailleuse sociale est militante au Catsi, le Collectif autonome du travail social. Ce jeune collectif regroupe les travailleurs et travailleuses des SIAO, ces structures chargées, dans chaque département, du 115, numéro d’urgence pour les personnes à la rue.

Un grand nombre d’associations, de syndicats et de collectifs ont signé l’appel lancé par le Catsi et répondu présent au piquet de grève mardi au petit matin. Ce rassemblement sonne le coup d’envoi de trois jours de grève nationale et d’actions dans le monde du travail social et médico-social, contre l’austérité grandissante.

« C’est quelque chose de doublement inédit par les alliances qui se créent », se félicite Camille*, travailleur d’Interlogement 93 et membre du Catsi. D’une part, c’est la première alliance « par le bas entre les travailleurs et travailleuses des SIAO franciliens ». D’autre part, c’est la naissance d’une convergence plus large, avec des associations et collectifs qui luttent contre le sans-abrisme et aident les personnes en grande précarité.

« Ce sont des acteurs qui ne se parlent pas forcément d’habitude », constate Alix.

Pourtant, « on ne peut pas lutter pour nos conditions de travail sans lutter contre le sans-abrisme », martèle Camille. Et pour cause : la montée de la grande précarité et le creusement des inégalités ont un impact direct sur les équipes du 115. L’augmentation des expulsions locatives dans la foulée de la loi Kasbarian aussi.

L’ancien ministre délégué chargé du logement qui a donné son nom à cette loi se félicitait sur le réseau social X, début novembre, d’un nombre record d’expulsions locatives en 2024 : 25 000 ménages mis à la porte de leur logement dans le pays. Conséquence : ces familles s’ajoutent aux files d’attente déjà interminables du 115.

Des journées à débouter des familles
Les « écoutant·es », celles et ceux qui décrochent le téléphone, se trouvent, en face, bien démuni·es. Ainsi, chaque jour, 1 500 appels à l’aide arrivent en moyenne au 115 de Seine-Saint-Denis. « On arrive à en décrocher seulement 450 environ », décompte Ludovic Bernabeu, délégué syndical CGT et écoutant.

Même pour celles et ceux qui finissent par trouver un interlocuteur – après deux heures d’attente en moyenne –, l’issue est dans l’écrasante majorité négative. « Selon les jours, on a deux, trois, voire six orientations possibles. Mais, la plupart du temps, c’est zéro. Aucune place de mise à l’abri n’est disponible pour la journée », déplore le syndicaliste. Alors les travailleurs et travailleuses de la plateforme arrivent au travail « la boule au ventre », pour passer la journée à débouter des familles qui demandent un toit pour la nuit.

Le 115 est normalement dédié à orienter ces publics vers des logements intermédiaires tels que les foyers de travailleurs et travailleuses, les centres d’hébergement d’urgence (CHU) ou les hôtels sociaux. En Seine-Saint-Denis, 40 000 personnes vivent dans ces structures. « C’est l’équivalent d’une ville telle que Bagnolet. C’est pour dire l’ampleur du travail », constate Camille.

Le système est engorgé à l’entrée comme à la sortie. Des personnes sans papiers en hébergement d’urgence ne peuvent ni postuler à un logement social, ni signer un bail locatif privé. Elles restent donc coincées dans les méandres du dispositif, et se retrouvent à vivre parfois pendant plus de dix ans dans un hôtel d’hébergement d’urgence.

Pour ajouter à la crise, le projet de loi de finances de l’État en 2025 a prévu la suppression de 6 500 places d’hébergement pour les demandeurs et demandeuses d’asile dans le pays. Dans un jeu de vases communicants, les personnes demandeuses de ces dispositifs spécifiques se tournent vers l’hébergement d’urgence généraliste.

Le législateur a pourtant consacré, dans le Code d’action sociale et des familles, le droit d’accéder à un hébergement à toute personne, de manière « inconditionnelle » et avec un principe de « continuité » de cette prise en charge par l’État. Pourtant, face à ce manque de places et de moyens, l’État se met dans l’illégalité et oblige les travailleurs et travailleuses du 115 à « prioriser » les mises à l’abri.

« Aujourd’hui, le critère de priorité 1, le plus haut, concerne des femmes victimes de violences conjugales pouvant mener à une mort imminente, une femme enceinte de plus de sept mois ou une femme avec un enfant de moins de 3 mois », explique Camille, qui officie en Seine-Saint-Denis. Une femme qui appellerait le 115 parce qu’elle se trouverait à la rue avec un enfant de 4 ans serait considérée comme priorité 3 et n’aurait « aucune chance d’être prise en charge » rapidement.

L’associatif prend le relais
Face à ces familles déboutées, d’autres associations tentent de pallier les carences de l’État. C’est le cas d’Utopia 56, qui a ouvert un centre d’hébergement à Bagnolet (Seine-Saint-Denis) sans aucune subvention publique il y a un an et demi.

« On a un lien particulier avec les travailleurs des SIAO, on héberge au quotidien les déboutés du 115 dans notre centre et chez nos hébergeurs citoyens », explique Nathan Ledeux, venu représenter Utopia 56 lors du piquet de grève. « On s’est rendu compte que deux tiers des gens à la rue n’appellent même plus, il y a une forme de résignation. Quand on est au complet au centre, il y a une trentaine de bébés de moins de 2 ans », égrène l’associatif.

Pour Jean-Baptiste Eyraud, fondateur et porte-parole du DAL, certaines solutions sont à portée de main. « Il faut mettre en place une vraie politique du logement dans un pays qui n’a jamais été aussi riche. Il y a trois millions de biens vacants, qu’est-ce qu’on attend pour en réquisitionner ? », questionne le militant historique.

L’austérité budgétaire entrave les associations

Partout, l’austérité vient mettre en péril les missions du monde associatif. Une association employeuse sur deux déclare avoir vu ses financements publics diminuer en 2025. Dans un rapport d’enquête publié en septembre, Le Mouvement associatif affirme que 40 % des associations déclarent réduire leur masse salariale cette année. Une sur dix déclare « procéder à des licenciements ou plans de sauvegarde ». La Fédération des acteurs de la solidarité (FAS) précisait en septembre qu’une association sur trois était menacée de disparition avant la fin de l’année.

Les plans sociaux se multiplient dans des associations pourtant bien établies telles que le Secours catholique, dont la direction prévoit la suppression de 130 postes.

L’association Aides, qui lutte contre le sida, est aussi frappée de plein fouet. Un large plan social, dû en grande partie à des baisses de financements publics, prévoit la suppression de 61 postes et la fermeture de cinq antennes locales. « On a des collègues dans l’asso depuis plus de vingt ans qui ont reçu une lettre pour leur dire que leur poste est menacé, s’insurge Léa*, travailleuse sociale à Aides en Île-de-France. Mais avec cette mobilisation, on se rend compte qu’on n’est pas du tout les seuls à passer par là. Les structures sociales sont complètement abandonnées et précarisées par les politiques publiques. »

Après une assemblée générale à Montreuil le midi, les travailleuses et travailleurs sociaux mobilisés se sont donné rendez-vous à la place du Châtelet, à Paris, en début d’après-midi, pour un rassemblement unitaire. « L’idée, c’était de faire un point d’orgue en regroupant le plus largement possible le secteur social. Il y a des camarades d’Aides, de la prévention spécialisée, des éducateurs de rue, de la protection de l’enfance… », énumère une travailleuse sociale militante à la CGT.

Et cette convergence va se poursuivre jusqu’à jeudi. « On a choisi cette date du 18 décembre pour notre troisième journée de grève consécutive pour faire la jonction avec la “journée sans nous” [mobilisation des travailleurs immigrés sans papiers – ndlr]. On a appelé à être présents, lors de la marche des solidarités et pour la mobilisation des jeunes du parc de Belleville, explique Thierry, éducateur spécialisé dans un hôpital de jour et militant CGT. On veut converger avec ceux qui subissent de plein fouet autant ces politiques d’austérité que ces politiques racistes. »

Si le rendez-vous de l’après-midi n’a pas rassemblé aussi largement que les organisateurs l’auraient souhaité, laissant la place du Châtelet bien vide, la convergence ébauchée dans cette première journée de mobilisation reste un motif d’espoir.

Le monde social et associatif compte bien « créer une force pour peser sur les politiques publiques », avec en ligne de mire les élections municipales et présidentielle, qui pourraient, selon leur issue, soit redynamiser, soit porter un coup de grâce aux actions sociales du monde associatif.

Névil Gagnepain