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Mediapart : Creuser les inégalités de santé, le « grand chantier » esquissé par François Bayrou

il y a 5 mois, par infosecusanté

Mediapart : Creuser les inégalités de santé, le « grand chantier » esquissé par François Bayrou

Le premier ministre a annoncé un budget de l’assurance-maladie d’une rigueur sans précédent en 2026. Les Français seraient aussi mis à contribution : les franchises devraient augmenter. Les plus malades sont aussi visés.

Caroline Coq-Chodorge

16 juillet 2025

Pour les dépenses de santé aussi, « l’heure de vérité » a sonné, mardi 15 juillet, aux alentours de 16 h 30. Dans un discours ponctué de quelques saillies au ras des pâquerettes – « Stop à la dette ! », « En avant la production ! » –, le premier ministre a posé une équation insoluble : les recettes de l’assurance-maladie ne suffisent pas à financer les soins d’une population vieillissante, qui souffre de plus en plus de maladies chroniques, toujours plus coûteuses.

Cela n’est pas un scoop : le budget de la Sécurité sociale pour 2025 est déjà en dérapage incontrôlé, avec un déficit annoncé de 23 milliards d’euros. Le gouvernement va donc s’attaquer aux dépenses.

Jusqu’ici, le budget de l’assurance-maladie augmentait, bon an mal an, aux alentours de 3 %. La progression a été plus rapide ces dernières années (hors covid), en raison de l’inflation et des hausses de salaire consenties au personnel hospitalier. En 2025, l’objectif national de dépenses d’assurance-maladie (Ondam) augmente de 3,4 %. Ce n’était déjà pas suffisant pour financer la hausse naturelle des dépenses de santé évaluée autour de 4 à 5 % par an, portée par le vieillissement et l’innovation.

Lors d’une consultation à domicile du docteur Laine, 75 ans, qui prend sa retraite sans avoir trouvé de repreneur de son cabinet médical à Saulnot (Haute-Saône) en novembre 2024. © Photo Christine Biau / Sipa
En 2026, si le projet de François Bayrou passait le couperet de la censure, alors les dépenses d’assurance-maladie progresseraient de 5 milliards d’euros, soit de + 1,9 %. Ce serait une cure d’austérité historique pour le système de santé, et en premier lieu pour l’hôpital public. Déjà surendettés, des hôpitaux ont d’ores et déjà des problèmes de trésorerie.

Parmi les annonces d’économies égrainées par le premier ministre, il y a les arlésiennes : la lutte contre la fraude, la mutualisation des achats des hôpitaux, etc. Il y en a des baroques : la réutilisation des dispositifs médicaux (les fauteuils roulants, les cannes, etc.). Il y en a d’autres essentielles, notamment la traque des actes inutiles d’imagerie ou de biologie, prescrits de manière redondante au même patient par différents médecins.

Pour y parvenir, il faudrait généraliser le dossier médical partagé (DMP), qui doit regrouper toutes les données de santé des patient·es. Le DMP en est encore à ses balbutiements, sans doute par crainte du pillage de ces données confidentielles stockées en un même lieu.

Les complémentaires santé devraient augmenter
Un autre scénario a été esquissé par François Bayrou : un recul de l’assurance-maladie concernant les affections de longue durée (ALD), les maladies les plus graves, aujourd’hui prises en charge à 100 %.

Les dépenses des assuré·es en ALD représentent plus de la moitié des dépenses d’assurance-maladie. Contrairement à ce qu’a affirmé le premier ministre, ce régime protecteur est encadré : tous les soins ne sont pas remboursés à 100 %, mais seulement ceux en lien direct avec la maladie grave. Et le dispositif prend fin quand le patient est guéri ou en rémission dans le cas des cancers.

Ces malades graves sont très loin d’être des privilégié·es : ils ont le reste à charge le plus important. Ils doivent payer de leurs poches des soins essentiels et non remboursés : un psychologue, un fauteuil roulant confortable ou des soins « de confort » pour les malades du cancer. Sans oublier les dépassements d’honoraires des médecins spécialistes.

François Bayrou fait le choix de la facilité, celui des vieilles recettes qui creusent les inégalités sociales de santé.

Le gouvernement prépare-t-il un resserrement du dispositif des ALD ? Quelles pathologies seraient visées ? Les plus coûteuses sont les cancers, le diabète, les maladies cardio-vasculaires et psychiatriques. Si le gouvernement touche aux ALD, de nouvelles dépenses, colossales, vont basculer du côté des complémentaires santé, dont les cotisations vont immanquablement augmenter.

« Les complémentaires sont très inégalitaires, expliquait à Mediapart l’économiste de la santé Brigitte Dormont. Elles sont tarifées à l’âge, ce qui est une manière de tarifer au risque, puisque les personnes âgées ont en moyenne des dépenses de santé plus élevées. »

Parmi les retraité·es qui ont une complémentaire santé, poursuivait-elle, « les 20 % les plus riches consacrent seulement 4 % de leurs revenus à leur couverture complémentaire et aux dépenses qui restent à leur charge. L’écart est énorme avec les 20 % les plus pauvres, qui sont au-dessus du seuil de la couverture santé solidaire [la complémentaire gratuite ou avec une participation limitée à 30 euros – ndlr]. Ceux-là y consacrent 10 % de leurs revenus ».

François Bayrou s’est risqué à une comparaison avec l’Allemagne : « 20 % des Français sont en ALD, contre 5 % des Allemands », a-t-il expliqué. Elle fait sens, mais à l’inverse de celui suggéré par François Bayrou. Le système d’assurance-maladie allemand n’est pas en situation de déficit, il est même bénéficiaire. Pourtant l’Allemagne dépense à peu près autant que la France pour sa santé. Pour tenir l’équilibre des comptes, ces apôtres de la rigueur budgétaire ponctionnent eux aussi le porte-monnaie des assuré·es sociaux. Mais ils le font en ayant le souci de ne pas creuser les inégalités sociales de santé.

En Allemagne, 12 % de la population a recours à une assurance privée : ce sont les plus aisé·es. Les 88 % restants sont couverts par l’assurance-maladie mais ont des co-paiements, de leurs poches, l’équivalent de nos franchises. Pour protéger les plus modestes et les plus malades, l’Allemagne a fixé un plafond de dépenses à la charge des assuré·es. Ce plafond est calculé en fonction des revenus : il ne peut pas dépasser 2 % des revenus déclarés, et 1 % pour les personnes les plus malades. Dans ce système, les plus modestes sont protégé·es, même sans assurance santé complémentaire. Une personne atteinte d’une maladie grave qui gagne 20 000 euros par an ne déboursera pas plus de 200 euros par an pour sa santé.

Responsabiliser les patients
Le gouvernement François Bayrou fait au contraire le choix de la facilité, celui des vieilles recettes qui creusent les inégalités sociales de santé. En France, entre un ouvrier et un cadre, il y a 5,3 années de différence d’espérance de vie, entre une ouvrière et une cadre 3,4 ans. L’Allemagne fait bien mieux, comme les Pays-Bas, la Suède ou le Royaume-Uni, explique l’OCDE.

Payer selon ses moyens, recevoir selon ses besoins : c’était pourtant le principe de la Sécurité sociale, affirmé en 1945 par le Conseil national de la résistance. Les travailleurs et les travailleuses cotisaient à hauteur de leurs revenus. Cette belle idée est déjà bien érodée : moins de la moitié du budget de la Sécu est financée par les cotisations. Et cette part va encore baisser : le premier ministre veut encore moins « faire peser le financement de la Sécurité sociale sur le travail ». Il a annoncé « un grand chantier » dans ce sens.

Les Français reçoivent-ils encore « selon [leurs] besoins » en cas de maladie ? La promesse s’étiole aussi. Sur les remboursements des médicaments, des actes paramédicaux ou des transports sanitaires, sont déjà prélevées de petites sommes, jusqu’au plafond de 50 euros par an. François Bayrou veut « responsabiliser les patients » en augmentant le plafond des franchises à 100 euros par an. Désormais, elles s’appliqueront « au comptoir » de la pharmacie, a précisé la ministre de la santé, Catherine Vautrin. Comment réagiront celles et ceux qui comptent chaque euro ? Renonceront-ils à des médicaments ou à des soins essentiels ?

Au concours des inégalités sociales de santé, ce sont les Américains qui gagnent, haut la main. Pendant la période du covid, ils ont même vu leur espérance de vie baisser. À force d’accrocs dans le filet de sécurité de l’assurance-maladie solidaire, qui est l’un des piliers de son contrat social, la France pourrait prendre le même chemin.

Caroline Coq-Chodorge