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Alternatives économiques : Le budget Bayrou, une austérité injuste et contre-productive

Juillet 2025, par infosecusanté

Alternatives économiques : Le budget Bayrou, une austérité injuste et contre-productive

LE 16 JUILLET 2025

Christian Chavagneux
Editorialiste

Depuis 2020, entre le soutien massif à l’économie face à la pandémie, les conséquences de la guerre en Ukraine et la gestion désastreuse de Bruno Le Maire, la France aligne les déficits publics supérieurs à 5 points de PIB (4,7 % en 2022). Même un pays comme le nôtre, qui n’a jamais fait défaut sur sa dette depuis la fin du XVIIIe siècle – un exploit au vu de l’histoire européenne – ne peut éternellement repousser la question de l’équilibre de ses finances publiques.

Qu’on soit de gauche ou de droite, la situation impose désormais une réduction du déficit. C’est l’autre nom de la rigueur, ou pour employer le jargon économique, de la « consolidation budgétaire ».

Autrement dit : des années difficiles en perspective, qui nécessitent un effort équitablement réparti. Or ce n’est absolument pas ce qu’a proposé François Bayrou le 15 juillet.

Une dramatisation contre-productive
Première erreur : dramatiser à l’excès la situation. Le Premier ministre a certes raison de rappeler que la France s’endette pour financer ses dépenses courantes, et non plus seulement pour investir. Depuis 2020, une fois les dépenses d’investissement mises de côté, le pays reste en déficit, à hauteur de 1 à 1,5 point de PIB sur 2023, 2024 et 2025. De là à faire de la mythologie grecque…

La Grèce, en 2009, affichait un déficit budgétaire de 15,4 % du PIB. La France en est très loin : le FMI ne rôde pas autour de Bercy
Petit rappel utile : la Grèce, en 2009, affichait un déficit budgétaire de 15,4 % du PIB. La France en est très loin : le FMI ne rôde pas autour de Bercy. Alors, quel est l’intérêt de sortir un chiffre aussi anxiogène que « la dette française s’accroît de 5 000 euros par seconde » ?

À ce compte-là, on pourrait aussi rappeler que l’endettement global des entreprises non financières françaises a progressé de… 4 900 euros par seconde en 2024. Faut-il en conclure qu’il faut arrêter immédiatement toute embauche et tout investissement privé ? Soyons sérieux.

La progression de la dette française doit être maîtrisée, personne ne le conteste. Mais affoler le public est une stratégie politique à courte vue : elle alimente les discours de ceux qui prônent l’inaction au motif qu’on les prend pour des pigeons. Et quand on crie au loup en permanence, plus personne n’écoute.

L’austérité à sens unique
Deuxième erreur de François Bayrou : prétendre que tout le monde va « participer à l’effort », alors que les mesures proposées épargnent soigneusement les plus fortunés et les entreprises. Les périodes de rigueur budgétaire créent inévitablement des perdants. Encore faut-il que ces sacrifices soient partagés, et ce ne sera pas le cas.

L’Etat – c’est-à-dire les fonctionnaires, sauf les militaires – contribuera à hauteur de 10 milliards d’euros : gel des dépenses publiques en valeur, suppression de 3 000 postes, non-remplacement d’un fonctionnaire sur trois, évolution salariale limitée à l’ancienneté.

Les malades ? 5,5 milliards de coupes dans la santé. Les collectivités locales ? 5,3 milliards. Les retraités ? Ils verront leur abattement de 10 % pour « frais professionnels » transformé en réduction forfaitaire de 2 000 euros. Ce sera neutre pour les petites pensions, plus coûteux pour les retraites plus élevées et il n’y aura pas de revalorisation en 2026.

Le sacrifice paraît modeste. Mais il reste un sacrifice, et il devient inacceptable si d’autres, plus à l’aise, restent à l’abri
Les plus modestes ? Les minima sociaux et les tranches d’impôt sur le revenu ne seront pas revalorisés à hauteur de l’inflation. De toutes ces non-revalorisations, le gouvernement attend une économie de 7,1 milliards. Certes, avec une inflation prévue autour de 1 %, le sacrifice paraît modeste. Mais il reste un sacrifice, et il devient inacceptable si d’autres, plus à l’aise, restent à l’abri.

Les entreprises et les riches exemptés de l’effort
Côté entreprises, l’exécutif renonce à renouveler en 2026 la contribution exceptionnelle demandée en 2025, qui avait rapporté près de 8 milliards. Motif invoqué : la compétitivité. Curieuse conception de l’équité. D’autant que le Premier ministre a promis en échange… un vague chantier de simplification administrative et une réduction « de quelques milliards » sur les 211 milliards d’aides aux entreprises. Un effort tout à fait symbolique, dans un océan de subventions rarement évaluées.

Et les plus riches ? Presque rien. Une contribution sur les hauts revenus est vaguement évoquée, tout comme une lutte contre les schémas agressifs d’optimisation fiscale. On parle d’un rendement d’un peu plus d’un milliard d’euros. Soit moins de 0,1 % du patrimoine cumulé des 500 premières fortunes françaises, évalué à 1 228 milliards par Challenges en 2025. On a vu plus ambitieux.

Impossible de construire un consensus si les efforts demandés sont aussi asymétriques. Comment expliquer à un agent hospitalier et aux plus modestes qu’il faut se serrer la ceinture, pendant que Bernard Arnault et consorts ne sont pas sollicités ? Le gouvernement suit une politique de classe, au service des plus riches.

Des recettes usées
Enfin, sur le fond, cette politique budgétaire est économiquement contestable. Eric Lombard, éminence grise du moment à son poste de ministre de l’Economie, s’en tient aux vieilles recettes.

Le risque est double : tuer l’activité plus vite que le déficit, et se retrouver avec un ratio dette/PIB en hausse… faute de croissance
On sait depuis longtemps que les politiques de réduction du déficit reposant sur les hausses d’impôts sont moins nocives pour la croissance que celles centrées sur la baisse des dépenses. Deux fois moins, selon les calculs de l’OFCE. Et elles sont aussi moins destructrices pour la démocratie, car elles épargnent davantage les services publics et les mécanismes de solidarité. Le risque est donc double : tuer l’activité plus vite que le déficit, et se retrouver avec un ratio dette/PIB en hausse… faute de croissance.

Côté emploi, on en reste à l’obsession du « travailler plus », version Sarkozy sans le « pour gagner plus ». Deux jours fériés pourraient être supprimés, mais sans aucune compensation salariale. Résultat : des revenus moindres pour tous. Pourtant, comme le rappelle Stéphane Carcillo, chef de la division Emploi et Revenus de l’OCDE : « Le volume horaire moyen des personnes en emploi en France est relativement comparable à celui observé en Allemagne ou ailleurs. » Le vrai problème, dit-il, est le taux d’emploi, pas le temps de travail individuel.

Le même expert souligne qu’un simple retour sur les exonérations de cotisations sociales au-delà de deux fois le Smic rapporterait… 7 milliards d’euros. Une somme égale à celle que l’on compte économiser sur le dos des plus modestes. Mais, désolés, on ne touche pas aux allègements pour les entreprises : pas d’effort de leur côté, on vous l’a déjà dit.

Une rigueur injuste ne fait pas une politique
Oui, la France doit redresser ses comptes publics. Pas seulement en 2026, mais sur plusieurs années. Et pour cela, il faut un effort collectif réel – donc partagé.

Le projet présenté par François Bayrou, inspiré par les intérêts des plus puissants, va à rebours de cet objectif. Il s’agit d’une rigueur sélective, asymétrique et potentiellement contre-productive, tant sur le plan économique que démocratique.

Espérons que le débat budgétaire permettra d’ouvrir des alternatives plus justes, plus efficaces, plus crédibles. Même si, pour l’instant, cela relève largement de l’utopie.

Christian Chavagneux