Liberation.fr : Assurance maladie : une recherche d’économies qui reproduit les erreurs d’hier
Journal d’épidémie, par Christian Lehmann
Christian Lehmann est médecin et écrivain. Pour « Libération », il tient la chronique d’une société touchée par les crises sanitaires et du service public.
Rappelons que la dégradation de l’accès aux soins, la raréfaction des médecins généralistes, est en grande partie liée à la « maîtrise médicalisée » mise en place par l’Assurance maladie.
Rappelons que la dégradation de l’accès aux soins, la raréfaction des médecins généralistes, est en grande partie liée à la « maîtrise médicalisée » mise en place par l’Assurance maladie. (Magali Cohen/Hans Lucas via AFP)
par Christian Lehmann
publié le 06/07/2025
La France est lourdement endettée. « Nous ne produisons pas assez », assène François Bayrou. Et tant de choses freinent notre compétitivité, ce graal ultime du néolibéralisme. Les normes environnementales européennes, qu’il faudrait voir à limiter au plus vite selon Emmanuel Macron. Et le serpent de mer du déficit de la Sécurité sociale, perpétuellement ressorti pour culpabiliser les Français.
Les comptes sont dans le rouge, Catherine Vautrin sonne l’alarme et annonce à l’Assemblée nationale que le gouvernement prévoit 1,7 milliard d’euros d’économies sur les dépenses de santé en 2025, en réponse au « dérapage » constaté sur les premiers mois de l’année. Les revalorisations prévues début juillet, négociées dans la convention avec les spécialités médicales considérées comme « les plus en souffrance », dont les gériatres, les pédiatres, les psychiatres, (la santé mentale est censée être la grande cause nationale 2025, cherchez l’erreur !) et les kinésithérapeutes, sont renvoyées à l’an prochain, sans autre forme de procès.
« Nous avons parfaitement conscience des efforts demandés à chacun, mais nous jouons la pérennité du modèle social », martèle la ministre du Travail et de la Santé d’un gouvernement qui n’imagine pas une seconde faire payer leur juste participation aux plus grandes fortunes, ou revenir sur les exonérations de cotisations sociales accordées aux entreprises dans le but jamais atteint de créer des emplois. Et dans le même temps, le directeur de la Caisse nationale d’assurance maladie (Cnam), Thomas Fatôme, ancien conseiller santé et protection sociale de Nicolas Sarkozy, et sa directrice déléguée, Marguerite Cazeneuve, ex de McKinsey ayant aidé à piloter la réforme des retraites d’Emmanuel Macron, vont de plateau en plateau pour présenter un catalogue à la Prévert de mesures fortes pour sauver la Sécurité sociale. Cela fait vingt ans que l’on nous joue ce sketch, depuis le « C’est en changeant tous un peu qu’on peut tout changer » de leur prédécesseur, Frédéric Van Roekeghem, ancien directeur d’audit chez Axa, qui pilota la réforme du médecin traitant, la mise à bas de la médecine générale et la mise en place des franchises sur les soins.
La prévention, « bataille de la décennie »
Vingt ans après, Fatôme et Cazeneuve récidivent en publiant un rapport de 291 pages « Améliorer la qualité du système de santé et maîtriser les dépenses », contenant soixante propositions pour réaliser 3,9 milliards d’économie dès 2026, et plus de 22 milliards à l’horizon 2030. Représentants d’employeurs, de salariés, et de la Mutualité siégeant au conseil de la Cnam ont ainsi développé plusieurs pistes de réduction des dépenses, en les habillant, malgré l’absence apparente de tout soignant dans cet aréopage, de propositions médicales.
Ainsi, tarte à la crème des éléments de langage de la « maîtrise médicalisée », Marguerite Cazeneuve et Thomas Fatôme mettent en avant la prévention, « bataille de la décennie », source de mieux-être et de plus faibles dépenses. Au-delà du plaidoyer cohérent pour la vaccination, pour le refus de dépassements d’honoraires pour les actes de dépistage et de prévention, l’exemple mis en avant est celui de l’hypertension. « L’Assurance maladie se mobilise afin de sensibiliser au dépistage de l’hypertension artérielle et autres facteurs de risque. Ainsi, une grande campagne de communication sera déployée à destination du grand public au printemps 2026. A l’image de la campagne “know your numbers” diffusée au Royaume-Uni, les assurés seront invités à “connaître leurs chiffres” (pression artérielle, glycémie, cholestérolémie, poids) et à agir sur leur santé cardiovasculaire en conséquence, en se rapprochant d’un professionnel de santé (y compris un infirmier ou un pharmacien, pour aider à dépister l’hypertension artérielle) et en se saisissant, pour les personnes des tranches d’âge concernées, de la possibilité d’un bilan de prévention d’ores et déjà financé (Mon Bilan Prévention). »
Rappelons ici que la dégradation de l’accès aux soins, la raréfaction des médecins généralistes, est en grande partie liée à la « maîtrise médicalisée » mise en place par la Cnam et aux campagnes de harcèlement sur les arrêts de travail supposés injustifiés. Là où hier vous pouviez être suivi facilement et régulièrement par un généraliste, aujourd’hui on vous vante des espaces prévention… tous les vingt ans. Rappelons aussi que sous Nicolas Sarkozy, le prédécesseur de Thomas Fatôme et de Marguerite Cazeneuve, Frédéric Van Roekeghem, a justement retiré de la liste des affections longue durée… l’hypertension artérielle sévère, prétextant que ce n’était pas une maladie, mais un simple facteur de risque. Quinze ans plus tard, ce recul lamentable a produit les effets dénoncés alors par les médecins, un moindre suivi des patients présentant des risques cardiovasculaires, dont les examens de surveillance (échographie cardiaque, biologie, électrocardiogrammes) n’étaient plus pris en charge à 100 % tant que l’accident vasculaire coronarien ou cérébral n’avait pas eu lieu ! Et donc la direction de la Cnam essaie péniblement aujourd’hui de réparer… les erreurs fatales d’hier, mais sans jamais réellement questionner l’essentiel, sa servile obéissance aux directives élyséennes. En proposant de restreindre le nombre de patients en affection longue durée, en faisant sortir les patients en rémission apparente, et en leur laissant donc supporter le coût éventuel d’examens de surveillance ou en cas de récidive.
Les arrêts de travail courts, de l’« absentéisme » ?
Ainsi de l’augmentation des arrêts de travail – de 6 % par an entre 2019 et 2023 – qui n’est plus tenable, comme l’explique encore Marguerite Cazeneuve sur Arte chez Elisabeth Quin, à la suite des ministres de la Santé successifs dont son mari, Aurélien Rousseau. « Il y a deux types d’arrêts de travail, les arrêts de travail de court terme et les arrêts de travail de long terme. Sur les arrêts de travail de court terme, c’est de l’absentéisme », affirme-t-elle sans trembler, en expliquant ensuite qu’après avoir sensibilisé assurés et soignants, la Cnam veut sensibiliser les employeurs avec un bonus-malus en fonction du pourcentage d’arrêts de travail courts. S’il est novateur pour la Cnam d’intégrer enfin l’idée que les conditions de vie au travail jouent sur les arrêts de travail, le simple fait de nommer « absentéisme » un arrêt de travail court montre assez à quel point les assureurs de 2025 sont loin d’Ambroise Croizat, le fondateur de la Sécurité sociale auquel ils se réfèrent sans cesse.
Après plusieurs jours de canicule pendant lesquels ont augmenté les arrêts de travail liés à des coups de chaleur, des insolations, des malaises divers, considérer comme de l’absentéisme ces arrêts de travail courts, considérer comme absentéisme ceux que les médecins prescrivent lors de gastro-entérites aiguës, de douleurs mécaniques aiguës, de maladies infectieuses contaminantes, relève d’une logique purement assurantielle sans aucune compétence médicale. Taxer d’absentéisme un patient atteint d’une affection aiguë revient à lui faire porter la responsabilité de sa maladie, et sert utilement à dédouaner l’Etat de son absence de toute action pour l’environnement, de l’absence de plan sur la qualité de l’air et la prévention de la pandémie toujours en cours, comme le dénonce dans Libération l’économiste Cécile Philippe de l’Institut Molinari : « Je trouve sidérant que l’assurance maladie ne s’intéresse pas aux conséquences du Covid-19 sur les arrêts de travail. Le coronavirus circule encore en France. Il est responsable d’arrêts maladie de court terme, mais aussi de pathologies de plus long terme. Les spécialistes de maladies infectieuses savent bien que le Covid a des conséquences sur le diabète, les maladies vasculaires, des problèmes inflammatoires… » Les arrêts de travail sont en hausse, les maladies chroniques le sont aussi, mais pas question pour les gérants de la Sécurité sociale de pointer que ces deux fléaux ne sont pas la conséquence d’une coupable fainéantise de travailleurs français servis par des médecins complaisants, mais la conséquence évidente du déni complet de la pandémie toujours en cours, pendant laquelle, vague après vague, gouvernement, ministère et Assurance maladie, main dans la main, poussent les gens à ne pas s’isoler, à retourner au travail en étant encore contaminants, sans se soucier des séquelles grandissantes qui affectent la population.