Psychiatrie, psychanalyse, santé mentale

Médiapart, billet de blog. Dr. BB Pédopsychiatre en CMPP : Résister et créer ! Les Assises citoyennes du soin psychique. Les 24 et 25 mai se sont tenues les Assises Citoyennes du Soin Psychique, moment intense de partage collectif, de créativité et de luttes.

il y a 1 mois, par NorCol

Les 24 et 25 mai derniers se sont donc tenues, à la Bourse du Travail de Paris, les « Assises Citoyennes du Soin Psychique », sur le thème de « Résister et Créer », à l’initiative du Printemps de la Psychiatrie et des CEMEA.
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Certes, les constats sont désormais unanimement partagés et potentiellement désespérants. Partout, comme le rappelle Pierre Delion, on assiste à une « logique de vente du service public au privé à but lucratif et au remplacement d’une pensée du soin psychique par des protocoles (que j’appelle désormais des proctocoles !) automatiques et généralisants là où un soin sur mesure est plus que jamais indispensable ».

Dès lors, s’agit-il de baisser les bras, de se laisser écraser ? Faut-il se résigner, fatalement, et se résoudre à abandonner ce qui fait l’essence de nos pratiques, la rencontre, les affects, l’accueil, la reconnaissance d’une irréductible dignité ? Faut-il renier sur l’hospitalité, faut-il traquer la déviance, la vulnérabilité, ignorer la souffrance ? Manager, optimiser, normaliser ? Invisibiliser, réprimer, contraindre et sédater ?..Non, non et non ! « Il nous faut lutter ensemble pour retrouver une cohérence dans la prise en charge humaine de la souffrance psychique qui laisse sa place à tout ce qui peut aider le sujet en déshérence à pouvoir compter sur ses soignants et ses amis sans être emmerdé par un a priori numérisé qui ne peut que le ravaler au rang d’une statistique supplémentaire. Non le sujet n’est pas un pourcentage, c’est un citoyen qui a besoin de la compassion de ses concitoyens et de la passion de ses soignants » (Pierre Delion).

Oui, on est tous là, debout. Une foule disparate, bigarrée, indisciplinée. Avec nos fêlures, nos déviances, nos rires et vos peurs. On est là, pour penser, pour délier, pour crier et rire ! Pour pleurer aussi, mais ensemble. On se touche, on mélange nos germes, nos microbiotes, et nos paroles. Dégueulasses ! On résonne, on s’insurge. On vit. Nous sommes des oiseaux rares, nous nichons, nous essaimons. On vous chie à la gueule. Voilà nos fientes et nos organisations. Nous planons, nous virevoltons, nous sommes une nuée. Une meute qui aboie et hurle à la lune. Soulèvement des corps et des psychés ! Désormais, nous ne négocierons plus, nous refuserons, et nous insisterons.

En dépit de vos (re)commandations, en dépit de vos cahiers des charges, en dépit de vos mépris, de vos décrets et de vos ordres, nous serons là pour donner asile, pour soigner, pour entendre, pour témoigner, pour créer. Dans vos marges et vos cauchemars. Dans tous les interstices et les failles. Nous jouerons, nous nous jouerons de vous. Votre pouvoir n’est qu’une épave, un épouvantail. Et nous sommes le peuple des Sancho Panza, rudes, élémentaires, imprudents, vulgaires, goinfres, obtus, désordonnés, errants…Des ombres de rond-poings.

Nous ne sommes pas à propos, toujours à-côté ; à la fois prosaïques, mais prêts à s’immerger dans certains rêves et dans toutes les folies, pourvu qu’elles revendiquent leur dérèglement. Car nous ne sommes pas dupes ; ce que nous voyons, là-bas, ne sont pas les géants que vous prétendez être. Mais des pantins, de vulgaires automates.

Pierre Dardot nous invite donc à l’altérabilité réciproque, à la composition, aux pratiques locales, aux alliances stratégiques. La Vache ! Ou les milles...Car nous sommes d’un territoire, nous pouvons nous hybrider et faire ensemble. Voilà, extrayons-nous des défenses identitaires, des tout petits « je suis ». Puisque nous sommes davantage. Notre puissance est dans nos affects, dans notre pouvoir d’immersion. On agit, on ressent, et on verra bien si on peut en comprendre quelque chose, après.

Le prochain gouvernement, on le recrute à l’HP ! y s’ront sans doute plus compétents, puisqu’ils veulent pas le pouvoir...Bande de tarés !
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Joy Sorman, Clara Bouffartigue et l’équipe du printemps de la psychiatrie

De leur côté, Joy Sorman et Clara Bouffartigue se sont perdues avec nous, ou se sont retrouvées. Qu’est-ce qu’elles foutaient là ? Le fait est que l’acte de création ressemble à celui du soin. Rien n’émerge sans longanimité, sans incertitude, sans hésitation, sans déperdition, sans concernement. Il faut croire, radicalement, en l’indéterminé. Devenir un creux, laisser le négatif se répandre ; être « capable de se trouver au milieu d’incertitudes, de Mystères, de doutes, sans irritation impatiente de parvenir à un fait et à la raison » (John Keats).

Oser s’attacher, sans contention, et pouvoir se défaire, et se séparer. Sortir du sillage de nos existences balisées. Laisser l’imaginaire esquisser une trace d’indicible, réveiller les sédiments et les strates de silence. Voilà, dérivons, ensemble, faisons effraction hors de la norme. Transfigurons le réel ! Vous voulez nous bullshitiser, nous ubériser, nous standardiser. Et bien, we would prefer not to. Hop, un petit-pas-de-côté, ho, une esquisse d’esquive, et on contourne. Dans cette danse de l’antipouvoir, on titube, on chancelle ; sans tomber. Car là se déploie l’art du (rond-) « poing ivre », le zui quan.

On mobilise nos déséquilibres, on chante, on provoque. « Sous l’apparence de cette ivresse on discerne clairement l’état réel » (le Quanjing Quanfa Beiyao). Une sédition silence. Une révolte insaisissable. Une présence dans le retrait, des ombres. Voilà, « fuir, mais en fuyant, chercher une arme » (Deleuze). Et retourner la puissance, dégonder la langue toute-faite, le prêt à penser, les vérités établies. Les pratiques glissent, et votre obscénité ruissèle. Qu’est-ce qu’on fait de nos mémoires, de nos désirs ? Dans vos gueules. Et nos bricolages périphériques et instables ? Dans vos gueules. Et nos défenses minoritaires ? Dans vos gueules. Et d’ailleurs, comme d’ici : vos gueules !

Bon, en atelier, concernant le soin des enfants à l’épreuve de la normalisation, on a eu besoin de bien s’embourber, de patauger. On a traversé ensemble des marécages poisseux, les étangs putrides du diagnostic. Alors, qu’est-ce qu’on en fait ?

Peut-être faut-il ingurgiter une bonne dose de déprime, pour être sûr d’être ensemble, pris dans les mêmes sables émouvants. Et puis, on commence à peine à s’ouvrir, ça passe vite. Une timide éclosion printanière, ou des perce-neiges ? Là, on réalise qu’il y a du Zarbi à Défendre ; qu’il faut prendre soin des transmissions. Ce qui circule entre nous, ce qui tisse et recoud. Ce qui raconte et met en histoire. Nos mots, nos paroles, elles sont fragiles, il faut les protéger. En faire des bastions de résistance face aux colonisations, certes. Mais aussi des éclaireurs et des passeurs. Contre-colonisons les instances, pénétrons les MDPH, surgissons à l’ARS ! Car ils se font bien chier dans leur bureau, avec leurs dossiers. Leurs experts se rabougrissent, ils se meurent d’envie. Offrons leur un peu de vie. Le soin pour tous ! Alors, on retourne leurs textes réglementaires, on repeint leurs tableaux Excel, on leur administre un petit lavement.

Ok, y a bien le rouleau compresseur de leurs injonctions normatives et managériales. On surfe, on décompresse. On peut même essayer de leur parler de l’enfance. Ils savent plus, ils ont oublié. Ha, ça joue ? ! Ha, ça imagine, ça bifurque ?! Ha, c’est pas dangereux, même quand ça dévie ?! Ha, ça devient, imprévisiblement ? !

OK, ces managers technocrates experts évaluateurs spécialistes gestionnaires inquisiteurs FondaMentalistes nous font peur, ils nous assiègent. On se sent menacé ; certains sont même tentés par l’allégeance, la carrière, ou le léchage de cul. Alors, rappelez-vous l’Epouvantard de J.-K. Rowling ; installé dans une penderie, il n’a encore aucune apparence. Mais quand on le laissera sortir - évaluation, accréditation -, il prendra immédiatement « la forme qui fera le plus peur à chacun d’entre nous » (Harry Potter et le prisonnier d’Azkaban). Il quitte son antre, il s’y croit, il veut vous horrifier, vous soumettre par l’effroi. Pourtant, comme l’affirmerait Epictète en bon stoïcien, « tu n’es qu’une représentation, et pas tout à fait ce que tu représentes » .Tu te la pètes, mais tu ne sais pas jouer. Et puis, tu ressembles à une mauvaise caricature de ta caste, et aussi à mon arrière-grande tante en string, celle qui pique. Voilà, regardez-le en face, donnez lui sa forme désopilante.

Allez, « Riddikulus », bouh ! Il se trémousse, il mesure. Il examine. Il a amené avec lui tous ses beaux protocoles - il les collectionne comme des cartes Pokémon. Attention, là, un enfant, un vrai, il flippe. Il commence à éructer, il crache des sigles, des acronymes, des lettres. Il veut des scores, il cherche les bilans. Où sont les prescriptions ? Mais vos mineur neuro-troublés sont en liberté ?! Mais, ils bousculent, ils s’expriment, ils font du bruit...Qu’on les IRM, qu’on les EEG, qu’on les cérébro-implante !

Certes, la métaphore a ses limites... Car l’Epouvantard expert est-il inoffensif ? N’a-t-il pas un pouvoir effectif, tragiquement réel ? Ne peut-il pas détruire, pour de vrai ? Certainement, mais nous sommes la majorité silencieuse, ceux qui tiennent, qui font, qui agissent. Sans nous, pas de pratiques, pas de soin. Pas d’activités, pas de données, pas de diagrammes. Pas de financements. Et puis, sans nous, ça implose, ça rejaillit, ça coule ; ça va se voir...Au fond, c’est nous les puissants. C’est à nous d’exercer du chantage. De refuser et d’exiger. Quoi, tu veux me virer ? Tu veux saborder ton beau terrain de jeu ? Et bien mobilisons la presse, les syndicats, la justice ; lançons l’alerte. Mobilisons les usagers. Définitivement, il faut retourner la peur. Il faut qu’ils flippent, qu’ils viennent nous picorer dans la main. C’est eux qui ont besoin de nous, pas l’inverse. Sans nous, ils ne sont rien. Que dalle, ils brassent du néant.

Regardez-le, l’expert, assailli par une horde d’enfants déchaînés. Il n’a plus de patchs de Tyraline à distribuer, il cherche désespérément à se réfugier, il demande l’asile... Toute cette marmaille qui grouille ! On peut percevoir l’effroi tout au fond de son regard bovin. Il s’enferme finalement dans une salle d’attente pour ne pas être enseveli. Là où les parents palabrent, trouvent un havre, allaitent des bébés…D’autres langues, d’autres coutumes, d’autres tenues. Ils font une halte, entre les gouffres amers. L’évaluateur se liquéfie. Et ces familles, elles sont vraiment en situation régulière ? Y-a-t-il un représentant d’Autisme France ou d’HyperSuper dans la pièce ?…

Voilà, vous les avez aperçus les invisibles. Ceux qui ne sont pas représentés, ceux qui ne militent pas, qui n’obtiendront pas la légion d’honneur ou la médaille du mérite. Qui survivent au quotidien, et qui vont sûrement kiffer la grande fête du sport, une fois leur squatte évacué. Peut-on en plus leur demander de se bouger, à notre place ? Mais elles sont où les familles ? Elles n’ont même pas pris deux journées pour venir nous entendre et nous soutenir, entre leurs trois boulots au black et l’appel du 115 ?

De toute façon, si on les voit, on les enferme. On les contraint. On les contention, sangle, garde-à-vue, Centre Éducatif Fermé, hôtels de passe, rue…
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Dominique Simonnot, Sarah Massoud et Matthieu Bellahsen

Dominique Simonnot, Contrôleuse Générale des Lieux de Privation de Liberté, nous rappelle que nos angles morts sont aussi les portes ouvertes aux abus - parce que les portes sont toujours fermées, pigé ? …Et Sarah Massoud, Juge "de l’enfermement", nous propose une fresque dystopique, mais bien concrète, bien déjà-là. Voilà, dorénavant, si tu dévies à risque, tu seras prédit. Ta subjectivité sera au centre des dispositifs de contrôle, sous le feu des projecteurs, de la gouvernementalité algorithmique et de la vidéo-surveillance. Ce n’est plus à un quart d’heure de gloire que tu vas avoir droit, mais à une captation permanente.

Tu seras arraché, neutralisé, avant même de l’avoir désiré. T’auras même pas le temps d’attenter à l’ordre public, de troubler. Plus besoin de protester, si tu tangues, on t’embarque, selon le principe putatif - ou putassier, je sais plus- , justifiant des mesures coercitives préventives. Car la tolérance, c’est zéro de conduite. Car vous êtes une menace idéologique par rapport au fétichisme de la rationalité et du contrôle permanent. Vous êtes l’ennemi, on va vous neutraliser par un droit pénal aux petits oignons - après, on vous enferme, et on vous abuse. Il faut bien contrôler cette masse d’irrécupérables inadaptés au marché ! Donc, tu seras jugé pour qui tu es, déviant, marginal, irréductible, séditieux, soulevé, pauvre, migrant, fou, siphonné, mineur, guedin, maboul, dérangé / dérangeur, désordonné, etc. - et non pour ce que tu as fait. On anticipe, on réprime avant. On repère, on plateforme diagnostic. On destine. Et, au final, tu ne fais plus partie de la communauté politique, tu es banni de l’État de Droit. Et les sanctions n’auront plus aucune proportionnalité. Tu détournes de l’argent, tu te baffres, tu pilles, tu violes, tu incestes, tu détruis la vie des autres, tu déclenches des guerres ; vas-y mon gars, c’est bon pour les affaires, on s’arrangera entre nous. Tu es juste toi, tu seras exterminé.

Étrangement, Sarah Massoud semble perplexe quand sont évoqués les principes de la République...
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Bon, mais qu’est-ce qu’on fait ? Qu’est qu’on fait ? On fait quoi ? Que faire ?

Déjà, on se retrouve le 23 juin, à l’AERI de Montreuil. On laisse une trace dans la Revue Pratiques, et on en profite pour soutenir ces « cahiers de la médecine utopique ».

Et si on créait des rhizomes ? Sur chaque territoire, on organise une veille. Des référents de lutte dans chaque institution, qui relaie l’information dès qu’une menace se profile, ailleurs. De proche en proche, il faudrait devenir un mycélium actif, tisser des filaments. Sur le plan local, dès que ça part en vrille dans un lieu de soin, cela doit se savoir, cela doit se propager. Et après, on peut diffuser sur les autres régions, fédérer. Et agir, s’organiser à plusieurs, à chaque fois différemment, ne plus être seuls. Inventer. Alors certes, cela demande un énorme travail de repérage, et un engagement. Et puis, il faut tenir, faire ce que l’on a dit…

Une autre piste. Lors de l’atelier, une étudiante psychologue faisait part de son besoin de retrouver le sens et l’histoire de nos mots, de savoir aussi ce que recouvrait leur langage, d’où cela venait, ce que cela charriait, en vérité. Réhabilitation, Inclusion, handicap, plateforme, neuronal, secouriste en santé mentale…. Comment, pourquoi ? ça change quoi, après tout, si la Protection Maternelle-Infantile se transforme en « Maison des 1000 jours » ? Y-a quoi derrière ?

A bon entendeur de voix : engageons-nous à rédiger à plusieurs un « Anti-manuel de Santé Mentale », sous la forme d’un « Abécédaire de résistance contre-hégémonique ». De façon polyphonique, reprenons les termes, décortiquons, dévoilons les signifiants occultes. Appel à participation !

Bravo encore à tous les organisateurs, participants, intervenants…grâce à vous, on n’a toujours pas de solution, mais on a la patate ! Alors, après ce beau moment de butinage collectif, essaimons, pollinisons et transformons l’élan !