Sécurité sociale de l’alimentation

Basta : Caisse sociale de l’alimentation : « On ne pourra changer l’agriculture que collectivement »

il y a 3 mois, par infosecusanté

Basta : Caisse sociale de l’alimentation : « On ne pourra changer l’agriculture que collectivement »
3 avril 2024 par Sophie Chapelle

Et si on décidait collectivement de ce qu’est une alimentation de qualité ? On cotiserait selon nos moyens pour financer sa production, et on en bénéficierait selon nos besoins. C’est le projet de la caisse sociale de l’alimentation de Saint-Étienne.

Cet article sur le projet de caisse sociale à Saint-Étienne est le premier d’une série en trois volets sur la Sécurité sociale de l’alimentation. Les deux autres volets paraîtront demain.
« Imagine : on pourrait mieux manger sans être dépendant des grandes surfaces ! » Farid vit à Saint-Étienne (Loire) et participe, enjoué, à la construction d’une caisse sociale de l’alimentation. Une quarantaine de personnes sont réunies ce soir-là, avec la volonté de l’expérimenter à partir du deuxième semestre 2024 [voir notre boîte noire].

Dans le cadre de cette assemblée qui se tient tous les deux mois, les participants relisent ensemble la charte des valeurs de la caisse sur laquelle il ont travaillé durant les dernières semaines. « Pouvoir se nourrir devient une préoccupation angoissante pour de plus en plus de familles en France comme dans le bassin stéphanois », mentionne le document.

À Saint-Étienne, près d’un quart des ménages vit sous le seuil de pauvreté, soit 40 000 foyers. « Cette progression de la précarité, comme de l’insatisfaction alimentaire, s’articule avec le recul de l’agriculture paysanne et la précarité des paysannes et paysans », précise cette même charte.

« Les freins à l’alimentation pour des raisons financières sont très forts, observe Thomas Benoit, de la Fabrique de la transition, un groupement d’associations et de coopératives du bassin stéphanois. Plein de gens aspirent à mieux se nourrir, mais n’ont pas les moyens », souligne l’homme qui co-anime l’assemblée.

Josiane Reymond, fondatrice de l’association Terrain d’entente, constate elle aussi une explosion des problèmes de surendettement et un recours accru à l’aide alimentaire : « Celle-ci génère de l’insatisfaction entre le fait de devoir se justifier et l’insuffisance en qualité comme en quantités. »

Un autre modèle agricole
Cette assemblée est à l’initiative du collectif Solidarité alimentaire de la Loire, qui rassemble différentes organisations locales. Ce collectif a multiplié les expérimentations ces dernières années : paniers solidaires, points de distributions à prix coûtant, ou bien encore l’initiative « De la ferme aux quartiers », dont nous vous avons déjà parlé sur Basta ! « Ça fait dix ans qu’il y a de super projets sur l’alimentation à Saint-Étienne, mais toutes ces alternatives ne sont pas subversives vis-à-vis du système agro-industriel », constate Florent Truchet de La Fourmilière, supermarché coopératif stéphanois.

« Toutes nos alternatives sont en grande difficulté, déplore à ses côtés George Günther, co-organisateur de Verts de terre, le salon de l’agriculture paysanne à Saint-Étienne. On est dans des niches et quand c’est rempli on n’y arrive plus. On ne pourra changer l’agriculture et l’alimentation que collectivement, et pas seulement par des pratiques individuelles, en mettant en place une démocratie alimentaire sur la base d’institutions. Il faut institutionnaliser un autre modèle agricole ! »

Leur idée de caisse sociale s’insère dans un projet national : la Sécurité sociale de l’alimentation (SSA). Florent Truchet revient justement, enthousiaste, des rencontres du collectif national de la SSA. « Il y a plein de projets d’expérimentations de caisses comme la nôtre, partout en France », à l’image de celles de Montpellier (Hérault) et de Cadenet (Vaucluse) [des reportages à leur sujet seront publiés demain]. « On se nourrit de ce qu’il s’y passe pour nos réflexions internes, et on invente quelque chose de propre à Saint-Étienne », ajoute-t-il.

S’inspirer de la Sécurité sociale de la santé
Dans l’assemblée, tout le monde n’est pas forcément très au clair sur ce qu’il faut entendre par « Sécurité sociale de l’alimentation ». Florent Truchet rappelle les trois piliers de ce projet : « l’universalité » d’abord, au sens où tout humain y a droit. Vient ensuite « le conventionnement organisé démocratiquement ». « Concrètement, on va choisir des paysans, des magasins, des Amap (associations pour le maintien de l’agriculture paysanne)... qui vont intégrer le réseau, une fois que nous nous serons entendus sur ce qu’est une alimentation de qualité. Il s’agit bien de démocratie dans l’alimentation, un droit retiré à la majorité de la population le reste du temps », détaille l’homme.

Le financement par les cotisations constitue le troisième pilier. Ce mode de financement s’inspire de l’histoire de la Sécurité sociale de la santé, rappelle un des participants, Vincent Bony, lors de cette assemblée. Pour qu’on le comprenne, il montre à tous sa carte vitale qui donne un droit aux soins. « Cette carte vient de l’après-guerre. À l’époque, un régime général est créé. Au démarrage, ce sont les travailleurs qui ont décidé, nationalement, du niveau de cotisation. » [1].

Le principe est le suivant : celles et ceux qui travaillent cotisent en fonction de leurs moyens, et tout le monde reçoit en fonction de ses besoins. « L’idée ici, avec la caisse sociale, c’est de faire quelque chose de semblable en adaptant cette base de Sécurité sociale à l’alimentation, souligne Vincent Bony. Ce n’est pas parce qu’on est riche qu’on a davantage le droit d’accéder à une alimentation de qualité. »

Georges Günther insiste : « C’est essentiel que le financement se fasse par la cotisation sociale et non par l’impôt, pour des questions d’indépendance et de pérennité. En prélevant sur la fiche de paie, on ne passe pas par le budget de l’État, quels que soient les changements politiques. »

Dans le cadre de cette caisse, chacune et chacun cotiserait chaque mois un minimum de 20 euros qu’il verserait à la caisse. En échange, chaque cotisant bénéficierait d’un « droit à une alimentation choisie », à hauteur de 60 euros minimum, avec lequel il pourrait acheter ses produits alimentaires dans un magasin conventionné. « On cotise ensemble, de chacun selon ses possibilités, à chacun selon ses besoins », résume Josiane Reymond.

Des cotisations en temps et en argent
Les questions fusent pour construire l’équilibre économique de la caisse. À Saint-Étienne, la caisse sociale ne devrait pas être seulement financée par les cotisations, mais aussi par les bénéfices d’une cantine solidaire, ainsi que par la vente d’aliments issus du maraîchage sur des terres mises à disposition par un paysan et par un lycée agricole.

Trois personnes animent ce projet de maraîchage, auprès d’un public en précarité, avec l’association Coop’Sol42. Au total, 3000 mètres carrés de terrain sont cultivés dans des communes limitrophes de Saint-Étienne. « Une cinquantaine de personnes sont venues au moins une fois, et certaines sont très investies, note Philippe Pupier qui co-anime les chantiers. On écoule la production à 90 % dans les épiceries sociales. On a fait deux marchés dans un quartier de Saint-Étienne et on donne aussi à une cantine solidaire. »

Josiane Reymond fait partie du collectif autogéré qui a lancé en janvier une cantine solidaire dans le quartier stéphanois de Beaubrun. « La première plantation de pommes de terre remonte à deux ans », se souvient-elle. « On a récolté 800 kilos ! On n’avait pas nécessairement l’idée à l’époque de lancer une cantine, mais l’opportunité d’un lieu s’est présentée. L’idée c’est d’offrir un espace de rencontres, d’échanger, de manger un vrai repas, le tout à prix libre. »

La cantine Terrain des saveurs, animée par des femmes du quartier, se tient pour le moment chaque mardi, avec des produits issus des récoltes et des invendus. « Avec les petits bénéfices qu’on réalise, l’objectif est double : des bons d’achats à Vrac sont donnés chaque mois aux cuisinières, et une partie de l’argent va venir abonder la caisse sociale », poursuit Josiane Reymond.

Des discussions sont en cours pour que ce travail bénévole soit valorisé dans le cadre de la caisse sociale. Deux formes de cotisations pourraient ainsi voir le jour : des cotisations en temps et des cotisations en argent. « Lors d’une récente assemblée, nous nous sommes accordés sur le fait que les cotisants en temps soient reconnus dans leur production de valeur, précise Josiane. Ils cotiseront à une hauteur différente, mais ça reste à préciser avec les personnes concernées. Il y a un vrai engouement : lors du dernier “café des femmes”, une trentaine de personnes sont venues pour parler de la caisse sociale. »